Terra Incognita

La valse des baux.

 Dans presque toutes les provinces du Canada, le 1er juillet est une journée de fier déploiement de la feuille d’érable, de rassemblements folkloriques, de visites à mère-grand et de nettoyage à sec des chemises à carreaux. 

Mais au Québec, où on s’en « câlisse »*1 de la fête nationale du Canada, le 1er juillet est une toute autre sorte de bordel. Pour commencer, la plupart des québécois ont encore la gueule de bois de la semaine précédente.  Le 24 juin, jour de la St-Jean Baptiste, ils convergent par dizaines de milliers dans un parc situé en face de l’ancien Stade Olympique pour célébrer la fête « nationale » du Québec. Puis ils se rassemblent devant une scène gigantesque sur laquelle se relaient plusieurs méga-célébrités québécoises de la chanson, du cinéma ou de la télé, qui prononçant des discours archi-nationalistes, qui entonnant des chansons traditionnelles comme la fameuse « Bite à Tibi »*2.                                                                                 

En 2006, votre serviteur a eu le privilège de voir cette comptine chantée en chœur par Garou, Pierre Lapointe et Eric Lapointe et dix mille québécois imbibés.

On s’en veut de ne pas avoir de chant paillard patriotique en France. Le 14 juillet manque sérieusement de bite. Trop de chars et pas assez de cul.  Il a fallu aussi se taper le laïus plombant d’un souverainiste remonté comme une pendule. La musique de fond était grave, l’orateur ne déconnait pas : « n’oublions pas ceux qui sont tombés ! », carrément.  

Que voulez-vous ! A défaut de la vouloir, les Québécois parlent beaucoup d’indépendance. Ils sont obnubilés par les mots « peuple » et, depuis peu, « nation ». Le 1er ministre-robot du Canada l’a bien compris, qui a officiellement reconnu au Québec le statut de nation cette année. Il faudra bien cinq ans de contemplation béate du mot « nation » dans les journaux pour que les Québécois s’habituent à exister officiellement.

« – Pince-moi, on est une nation ! »

(« – Mais une nation à l’intérieur du Canada, a précisé le premier ministre.

    – Oh… »).

 Ne cherchez pas de massacre d’indiens pour justifier la date du 24 juin. Cherchez plutôt un solstice. Si c’est de l’étripage patriotique de méchants indiens que vous recherchez, renseignez-vous plutôt sur Dollard-Des-Ormeaux. Jusqu’à 2002, on célébrait la « Fête de Dollard » pour snober la Reine d’Angleterre et emmerder les iroquois. En effet, le  lundi précédent le 25 mai est depuis l’ère Victorienne célébré comme le jour de la « Fête de la Reine » (« Victoria Day ») au Canada. On n’allait quand même pas laisser appeler un jour du calendrier « Fête de la Reine » dans la Belle Province ! Il fallait trouver quelqu’un ou quelque chose à substituer à la vieille peau ! Alors, en 1910, pour marquer le 250è anniversaire de la bataille du Long-Sault au cours de laquelle le vaillant Dollard-Des-Ormeaux et ses compagnons défendirent la colonie française contre les Iroquois au prix de leurs scalps, on institua la « Fête de Dollard ».  

Mais le 20è siècle passant, l’empathie avec Dollard s’en alla diminuant. A l’inverse, le  ressentiment envers les anglophones ne cessa de s’accroître. On remplaça donc la « Fête de Dollard » par la « Fête des Patriotes », en mémoire de la rébellion des Patriotes de 1837 et 1838 contre le gouvernement colonial Britannique.

 Hormis les anglos argentés de Westmount qui seraient les premiers pendus*3 dans le cas de plus en plus improbable d’une victoire référendaire des souverainistes, personne ne se sent vraiment concerné par la fête nationale du Canada à Montréal. Car le 1er juillet est avant tout la grande journée des déménagements. Le Montréalais se plaît à changer de murs à intervalles réguliers. La majorité des baux émis sur l’île se terminent au 1er juillet, jour férié. Dès le mois de juin, les entreprises de déménagement multiplient leur tarifs par dix, des annonces de camionneurs suspects fleurissent dans les journaux gratuits, et la ville de Montréal accélère les embauches de pervenches. Tout ça dans un même souci de se faire du blé sur les meubles du citoyen. 

Le jour dit, Montréal prend des allures de compromis entre un purgatoire pour brocanteurs et une évacuation massive. Des camions vont s’empêtrant jusque dans les ruelles où la main de l’homme n’a jamais passé, ça klaxonne de toutes parts, et tout ce que le million et demie de Montréalais a dissimulé de machins de mauvais goût dans un coin du placard à balais pendant un an ; tous les meubles boiteux, les matelas troués, les portraits de belles-mères, les assiettes fendues, les faisans empaillés, les colliers de nouilles, les tours Eiffel miniatures, les après-skis d’il y a dix ans, les tables à repasser tordues, les transats déchirés, les voitures à pédales carambolées, les sièges de toilettes en poil de yack, les diapos des années soixante, les bouquins à l’eau de rose, les boucliers en PVC, les compilations de chansons traditionnelles, les ventilateurs cassés, les tables de ping-pong bancales, les posters de Roch Voisine, les télés implosées, les sabots de grand-mère, les talkie-walkie qui n’ont jamais marché, les crosses de hockey élimées, les lunettes de soleil démodées, les jantes de scooter, les plans de Montréal officiels de 1987 à 2000, les brosses à cheveux qui font mal, les joysticks de console Atari 3000, les ampoules usagées, les chaussons en forme de lapin…tout ça se matérialise dans les rues.

 Mais comme on dit dans la langue belligérante, « one man’s garbage is another man’s treasure » : les résidus des uns font le bonheur des autres. Même parmi les gens qui ne déménagent pas au 1er juillet, certains louent des camions pour la journée, ceci dans le but de s’emparer de tout ce qui traîne d’intéressant sur le trottoir. En vérité, cette pratique consistant à déposer les choses dont on veut se débarrasser sur le trottoir n’est pas exclusive au 1er juillet: peu importe la période de l’année, on peut trouver des meubles et des appareils divers en se promenant dans les rues.  C’est ainsi que j’ai ramassé une paire de skis, des étagères, une télévision et des coussins à différentes périodes l’année dernière. Je ne me suis jamais servi des skis. La télévision ne captait que deux chaînes et en l’absence de télécommande, il n’y avait aucun moyen de réduire le numéro de la chaîne qui prenait le tiers de l’écran en caractères rouges pétants. Les étagères me servaient pour bouquiner dans le bain. Quant aux coussins, nous les avions pris sur un canapé abandonné dans une ruelle. J’avais d’abord voulu ramener le canapé chez moi : après tout, il ne se trouvait qu’à quelques coins de rue de mon appartement. J’avais fait part de mon projet à mon pote Xavier qui habitait à l’étage au-dessus. Mais j’avais sous-estimé la distance et le poids à porter.  Finalement, arrivés à mi-chemin, le souffle court et les bras endoloris, nous le déposâmes sur le trottoir et nous nous écroulâmes dessus. Il était deux heures du matin, nous étions avachis sur un canapé qui occupait toute la largeur du trottoir, mon ami fumant une cigarette, les chats vaquant à leurs mystères, bref, c’était une de ces nuits moites sur le plateau Mont-Royal où l’on attrape un canapé, on essaie de le ramener chez soi et on finit par passer une heure sur un canapé en pleine rue à se sentir con.  Une voiture de police passa lentement dans la rue. Elle ne s’arrêta pas. Nous nous redressâmes, nous déplaçâmes le canapé dans une ruelle sombre, et nous regagnâmes nos pénates avec les coussins sous le bras. Ils sentaient modérément le chien mouillé mais je les conservai pendant toute la durée de mon séjour sur le plateau Mont-Royal. Je les rendis à la rue quelques mois plus tard, de même que les skis et les étagères et la télé.  

Pour terminer, s’il arrivait que baguenaudant du côté de Rosemont, vous trouviez une pile de conclusions bancales à cet article, croyez-en mon conseil et ne vous donnez pas la peine de les ramener chez vous : il n’y a rien à en faire.

  

Joe L’Trembleur

 

Notes

 *1 : s’en câlisser : s’en foutre.

*2 : jeu de mots avec Abitibi; l’Abitibi-Témiscamingue est une des régions du Québec.

*3 : les Sikhs viendraient immédiatement ensuite.

  

3 Commentaires pour “La valse des baux.”

  1. Joe Le Trembleur dit :

    On ne demande qu’à lire des chroniques rennaises!!!!
    Mais y sont où, mais y sont où, mais y sont où les Rennais???
    Yzécrivent pas?

  2. zeboss dit :

    Hummm… vous êtes d’humeur chafouine ce matin, gentil lecteur…
    7h00 du matin est une heure très « libérale », sauf si vous avez pris le parti d’en rire…

  3. yves dit :

    montréalnet.org ?
    En tous cas, ça fait plaisir de découvrir la belle province :-)… et ça donne une putain d’envie d’y aller !

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