Apportez moi la tête de...

Putain de Colbert !

Moteur de la centralisation à la française, l’amélioration des voies de communication du royaume a en grande partie été initiée par Colbert au cœur du XVII° siècle. Respectant un schéma en étoile autour de la capitale, cette constante modernisation des infrastructures routières, puis ferrées, produit depuis quelques décennies des effets particulièrement négatifs pour la tranquillité des provinces. En ce qui nous concerne, le phénomène atteindra son paroxysme en 2012 à l’occasion de l’extension de la ligne à grande vitesse entre Le Mans et Rennes, qui mettra la capitale bretonne à 1h25 de Paris en TGV. Un rapprochement temporel dont il ne faut pas se réjouir trop vite. Louis Lefourbe vous en ramène la preuve du futur.

Paris, vendredi 13 juillet 2018. « Mesdames, Messieurs, le TGV numéro 6676 à destination de Rennes partira à 18h05 de la voie 5. Nous vous rappelons que le compostage des billets est obligatoire… » La Gare Montparnasse est noire de monde, envahie comme chaque fin de journée par des cohortes de businessmen en costard trois-pièces, attaché-case au poignet et téléphone cellulaire vissé à l’oreille. Les quais où patientent les trains de banlieue sont déserts : c’est bien vers la voie 5 que se ruent les cadres plus si jeunes et plus si dynamiques que ça. Dociles au moment de présenter leur billet aux contrôleurs, ils s’entassent par paquets dans les wagons qui les ramèneront chez eux, dans à peine une heure et demie. Montparnasse, qu’on continuait ces dernières années à désigner sous le terme de « quartier breton » en raison de la présence de quelques vagues crêperies à touristes, mérite encore moins aujourd’hui cette appellation. Dans un ballet désormais habituel, l’endroit ne voit en effet passer que des légions de parisiens qui rentrent chez eux, à Rennes. « En banlieue, » disent-ils…

Rennes, une heure et demie plus tard. Le TGV s’arrête et dégueule un flot ininterrompu de businessmen en costard trois-pièces, attaché-case au poignet et téléphone cellulaire vissé à l’oreille. Comme un seul homme, ils se dirigent en courant vers l’atroce parking de cinq étages érigé juste à la place de l’ancien bâtiment des Champs-Libres. Quelques minutes plus tard, la circulation en ville se ralentit, puis s’arrête : c’est parti pour une heure d’embouteillages… Consternés, quelques étudiants qui sirotaient une bière en terrasse à proximité des quais sont forcés de battre en retraite à l’intérieur du bistrot, assaillis par le vacarme des klaxons et la puanteur pestilentielle des gaz d’échappements d’une noria de 4×4. Tous les soirs, c’est la même rengaine : l’air ne s’assainit pas après le passage des parisiens, comme autrefois l’herbe ne repoussait pas après une chevauchée des Huns.

 

Une heure plus tard. La circulation s’est fluidifiée, les pseudo-Bretons ont regagné leurs demeures dans les localités environnantes. En dix ans, l’agglomération rennaise a vu sa population passer de 380 000 à plus d’un demi-million d’habitants, une explosion démographique qui n’a pas été sans conséquences fâcheuses. Il faut désormais faire 40km depuis Rennes pour trouver la trace de la première exploitation agricole. Pour subvenir aux besoins en matière d’infrastructures routières, les autoroutes sont devenues payantes en Bretagne. Les prix de l’immobilier ont flambé, atteignant en quelques années des standards proprement parisiens. Afin de préserver la quiétude des résidents du centre ville, la rue de la Soif et les venelles attenantes sont désormais évacuées manu militari passé 1h du matin. La vie culturelle locale, jadis si dynamique, en est réduite aujourd’hui à la portion congrue face à la pression des chaînes de cinéma, des salles de spectacles multifonctionnelles, des megastores et autres supermarchés de la culture.

 

Encore dix minutes plus tard. Après avoir un peu galéré pour trouver l’adresse, je pénètre enfin dans les locaux de Rennet où m’attend le rédacteur en chef, après que ce dernier m’ait convoqué d’un coup de fil laconique deux heures auparavant, alors que je regardais voler les mouches dans un bistrot de la rue Bourdelle à Paris. Le teint hâve, l’œil hagard, la voix usée par ses trop nombreuses vitupérations, le boss me salue d’un ton morne.

« T’as pas mis longtemps.

– Ben ouais, le TGV, quoi…

– Toujours aussi blindé ?

– Toujours, mais j’ai évité les vacanciers. Il paraît qu’ils annoncent 35 000 touristes à Rennes dès ce week-end.

– Sérieux ? Fait chier…

– Ouais, putain de TGV !

– Putain de Colbert, tu veux dire… »

 

Louis Lefourbe

Comme son nom l’indique, Louis Lefourbe est un individu fourbe, vil et plein de rancœur, qui a fait sien cet aphorisme de Boris Vian : « il n’est rien de plus agréable que de dire aux gens qu’on aime qu’on les aime, si ce n’est de dire aux gens qu’on n’aime pas qu’on ne les aime pas ».

4 Commentaires pour “Putain de Colbert !”

  1. corinne dit :

    pourriez vous mettre une légende sur cette photo en N&B (voie ferrée) : de qui est-elle ?

  2. Onésime Grosbois dit :

    Une seule vraie solution : aller vivre à Lampaul-Plouarzel.

  3. Roger Roger dit :

    Et déplacer Cesson-Sévigné en Mayenne, à la droite de Laval… Hinhinhinhin!

  4. Amicale Lycanthropique de Cornouailles dit :

    La solution: déplacer la gare de Rennes à Cesson-Sévigné.

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