Terra Incognita

Turn on, tune in, drop out !

Par les temps qui courent,  on se prend à rêver d'une époque où, entre partouzes et voyages cosmiques (pendant !?), on exorcisait le Pentagone. On montait une conférence de presse pour annoncer qu'on ferait léviter le bâtiment à hauteur de 9.000 mètres et prédire que la guerre du Vietnam prendrait fin sitôt qu'il se mettrait à vibrer et à tourner à l'orange. Oui, madame, monsieur, on l'a déclaré… et on l'a fait ! Y'en a même qui disent qui l'ont vu voler…

Michael Bowen est une des personnalités les plus respectées du Haight-Ashbury, quartier bon marché de San Francisco qui accueille tous ceux que le gouverneur de la Californie, Ronald Reagan, définit par la charade: « les habits de Tarzan, les cheveux longs de Jane et la même odeur que Cheetah »: les hippies. Accueillir n'est pas un vain mot puisque, outre les crash pads, on trouve au Haight-Ashbury une clinique gratuite et une épicerie gratuite tenue par les Diggers (groupe de lurons venus du théâtre de rue et prêchant la gratuité comme forme de libération vis-à-vis du système social), et que des repas gratuits sont servis par ces mêmes Diggers tous les jours de l'automne 1966 à l'automne 1967 dans le parc de San Francisco.

Bowen, donc, est le peintre « phare » du mouvement psychédélique, dans le sens de « lumière protectrice éblouissante irradiant de sa bienveillance sacrée les flux d'énergie sur lesquels voguent nos destins entrelacés ». Ses toiles, débordant de symboles occultes et de couleurs pétantes, ne font aucun mystère de la source d'inspiration de l'artiste. Bowen fait partie des « psychedelic rangers », un groupe de prosélytes du LSD dirigé par le « gourou » John Starr Cooke. Cooke n'est pas de ces profs d'EPS gourou-isants qu'on a tous eu au collège. Il a des relations- sa soeur Alice est mariée à Roger Kent, un membre haut placé du parti démocrate californien; le frère de celui-ci, Sherman, est responsable des prévisions budgétaires de la CIA. Cooke est également, du moins pour un certain temps, le confident de L. Ron Hubbard, fondateur de l'église de Scientologie. Avant de s'installer à Cuernavaca au Mexique au milieu des années 60, Cooke se la joue voyant en Californie. On raconte qu'il est le possesseur d'un jeu de tarot annoté par Aleister Crowley, le fameux sorcier rosbif qui a composé «  Sympathy For The Devil » et le générique de Buffy contre les Vampires au début du 20è siècle. On prétend aussi que John Starr peut activer les shakti (l'énergie kundalini), de sorte que quand il vous touche la colonne vertébrale, il se passe un truc (triple orgasme? Le petit dans le chien? Pouvoir de commander aux laitues..?) Quoi qu'il en soit, la rencontre de Cooke avec l'acide lysergique diéthylamide résulte en la création d'un ordre de rangers chargés de distribuer la substance aux personnes jugées influentes.  

C'est ainsi que Michael Bowen initie Jerry Rubin au LSD. Rubin est un activiste de gauche qui ne tient pas en place. Il faisait partie des instigateurs de la manifestation du Vietnam Day de l'université de Berkeley, marchant en tête du cortège destiné à bloquer les voies ferrées pour retarder le transport de troupes. Appelé à répondre de ses actes devant la HUAC (House of Un-American Activities Committee) – après avoir passé un mois en prison-, Rubin pénètre dans la salle d'audience vêtu en uniforme de la révolution américaine: « je porte cet uniforme pour symboliser le fait que l'Amérique est née de la révolution, mais qu'aujourd'hui l'Amérique fait violence à son propre passé en refusant le droit des autres à la révolution », déclare t-il aux journalistes après la séance. Ce premier coup d'éclat fait la première page des journaux à travers le pays, et éveille suffisamment de sympathie envers son auteur pour lui permettre de récolter 22% des votes pour la municipalité de Berkeley l'année suivante. Il attire également l'attention de David Dellinger, directeur de la National Mobilization to End the War in Vietnam (ou MOBE)… Nous sommes alors au printemps 1967… Le président Johnson continue d'envoyer des troupes au Vietnam. La guerre fait 500 victimes par mois en moyenne du côté américain. Une grande manif' anti-guerre est prévue à Washington DC pour le 21 octobre 1967, mais Dillinger s'inquiète. Le SDS (Students for a Democratic Society), le parti de la gauche étudiante, a menacé de ne pas en être, pour, selon le communiqué, ne pas participer de la fausse croyance selon laquelle ce type d'évènement exerce la moindre influence sur la politique du gouvernement. L'autre problème, c'est que le MOBE doit fédérer pas moins de 150 groupes anti-guerre d'idéologies diverses, certains plus radicaux que d'autres. En désespoir de jeunesse et de cohésion, Dillinger voit en Rubin la figure populaire susceptible de rameuter du sang neuf pour l'occasion. Pour séduire les éléments radicaux, le MOBE annonce un plan de marche sur le Pentagone après le défilé devant le mémorial dédié à Lincoln. L'organisation de cette marche sur le Pentagone échoit à Jerry Rubin, qui s'envole derechef à New York pour y rencontrer Dellinger.

 Outre Dellinger, Jerry Rubin fait à New York la connaissance de Abbie Hoffman. Les deux sont faits pour s'entendre. Abbie Hoffman est aussi un activiste de gauche; lui aussi est amateur de substances psychédéliques; les deux hommes affectionnent le théâtralisme des Diggers; enfin, Hoffman était impliqué dans la mise en place du human be-in de New York au printemps 1967, un grand rassemblement pacifique sur le modèle du premier human be-in de San Francisco du 14 janvier 1967 échafaudé par les psychedelic rangers et auquel a participé Jerry Rubin. Les compères s'accordent à penser que la contre-culture devrait se servir des médias au lieu de les bouder comme elle le fait. La marche sur le Pentagone se doit de marquer les esprits.

Or Jerry Rubin se remémore ce que lui a dit Bowen lors de son premier trip au LSD, avertissement que lui-même tient d'un clochard céleste du nom de Charlie Brown: selon ce Charlie Brown (qui n'est pas celui de Peanuts), l'étoile à cinq branches que forment le Pentagone et la médaille d'honneur de l'armée américaine est un symbole alchimique associé au meurtre, à la guerre et à l'apocalypse; il prétend par ailleurs que le Pentagone a été construit sur un marécage autrefois appelé Hell's Bottom; enfin, le bâtiment serait circonscrit par cinq sources de pollution majeures: deux autoroutes, un cimetière de guerre, un centre de traitement des eaux usées et la peu salubre rivière Potomac. Selon Bowen, ça ne fait pas un pli: le Pentagone doit être encerclé puis exorcisé pour le bien de l'Amérique. Ni une, ni deux, Hoffman et Rubin organisent une conférence de presse annonçant leur intention d'exorciser le Pentagone selon le rituel indiqué plus haut.  

Le jour venu, pas moins de 75.000 manifestants se rassemblent devant le mémorial dédié à Lincoln, dont moult mages, devins, sorciers, druides et autres jeteurs de sorts préfigurant World Of Warcraft… Plus les Fugs, groupe de rock loufoque qui sera également de la manifestation de Chicago en 1968. Après avoir défilé devant le Lincoln Memorial, une bonne partie de ces 75.000 personnes traverse le Arlington Memorial Bridge pour se rendre au Pentagone. Selon Dave Lindorff, jeune manifestant à l'époque, « l'ambiance était joyeuse. Je n'avais jamais vu autant de hippies et de gauchistes en un endroit. Quand on est arrivés sur le parking, tout le monde s'est mis à courir vers le Pentagone. Je suis allé devant et nous avons couru le long des escaliers de pierre jusqu'à un espace élevé qui ressemblait un peu à un centre commercial et où nous attendaient des milliers de soldats avec des baïonnettes. Ils ont reculé pour bloquer les portes du bâtiment, donc clairement ils n'avaient pas reçu l'ordre de nous tirer dessus. C'était incroyablement euphorisant. […] On pouvait voir les généraux sur le toit, l'air préoccupé. » Malgré la soldatesque, les manifestants encerclent le Pentagone et commencent à chanter, danser, se déshabiller, rouler des joints, bref, exorciser de façon complètement païenne le symbole le plus imposant de cette Amérique va t-en guerre qu'ils rejettent en bloc. Ed Saunders des Fugs préside à l'exorcisme en faisant chanter à la foule: « Out, demons, out » puis en lisant un poème écrit pour l'occasion par Allen Ginsberg (alors en Italie), intitulé « No Taxation Without Representation »:

« Who represents my body inPentagon?

Who spends my spirit's billions for war manufacture?

Who levies the majority to exult unwilling in bomb roar?

"Brainwash!" Mind fear! Governor's language!

"Military-industrial complex!" President's language! […] »

On chante des slogans à la gloire du Che qui a été abattu quelques semaines plus tôt. Un audacieux agite un drapeau du Viet-Cong. Les organisateurs avaient souhaité larguer cent kilos de marguerites sur le Pentagone (l'opération est financée par la soeur de William Mellon Hitchcock, le millionnaire philanthrope sur la propriété duquel les professeurs déchus de Harvard,Timothy Leary et Richard Alpert ,poursuivent leurs recherches sur le LSD), mais l'attentat à la fleur est déjoué par le FBI. Les agents de Hoover découvrent une annonce suspecte dans la feuille de chou hippie le East Village Other. Ils y répondent en se faisant passer pour le pilote d'avion recherché. Le jour de la manif', aucun pilote ne se pointe à l'aéroport. Michael Bowen se retrouve avec deux quintaux de fleurs sur les bras. Loin de se laisser abattre, il prend la route du Pentagone avec sa cargaison. Les fleurs sont distribuées à la ronde. Elles seront tendues devant les visages des soldats, glissées dans les canons de leurs fusils. Une aubaine pour les photographes. Certaines de ces photos resteront célèbres.  

A la fin de la journée, la presse a décampé. N'y tenant plus, les soldats repoussent les manifestants vers la police qui intervient au gaz lacrymogène. Environ 800 personnes sont arrêtées, parmi lesquelles les intellectuels Norman Mailer et Noam Chomsky. Malgré cela, et malgré le fait que le Pentagone n'ait ni lévité ni tourné à l'orange, l'exorcisme du Pentagone est un succès. Rubin ne s'y trompe pas, qui affirmera plus tard que : « Nous avions symboliquement détruit le Pentagone, le symbole de la machine de guerre, en lançant du sang dessus, en pissant dessus, en dansant dessus […]. C'était un assaut culturel total contre le Pentagone. Les médias avaient propagé l'information dans tout le pays et des tas de gens s'identifiaient à nous, les assaillants. »

L'évènement inspire également Norman Mailer, qui écrit un compte-rendu intitulé « Les Armées de La Nuit ». « Voilà, enfin, après des années de rapports insipides de la part des explorateurs religieux du LSD, alors que le seul fruit publiquement annoncé ou même suggéré de tous les voyages de cet Atlantis enfoui qu'est le LSD était une vague aura de religiosité de sainte-nitouche Tibétaine, soudainement une génération entière de gobeurs d'acide paraissait avoir dit au revoir aux visions faciles du paradis, non, maintenant les sorcières étaient arrivées, avec leurs rites d'exorcisme et les terreurs profondes de la nuit […] Les hippies étaient passés du Tibet au Christ, puis du Christ au Moyen-Âge, et maintenant c'étaient des Alchimistes Révolutionnaires. » 

Autre effet direct de la marche du Pentagone: elle réconcilie les hippies avec l'activisme politique de leurs cousins « politicos » (ne serait-ce que provisoirement). « Ce qu'ils partageaient, peut-être, continue Mailer, c'était la croyance heureuse et informulée que la politique était redevenue mystérieuse, qu'elle recommençait à participer du Mystère […] La nouvelle génération croyait en la technologie davantage qu'aucune génération avant elle, mais elle croyait aussi au LSD, aux sorcières, au savoir tribal, à l'orgie et à la révolution. »

Enfin, le 21 octobre 1967 donne naissance à ceux qu'on a appelé « la gauche psychédélique ». Le phénomène médiatique qui en découle fait comprendre à Jerry Rubin qu' « un événement n'existe pas avant d'être annoncé par les médias. Une fois que les médias annoncent quelque chose, c'est un événement, que ce quelque chose ait eu lieu ou non. » La marche du Pentagone lui apprend « qu'on pouvait construire un mouvement en déboulonnant les symboles de l'Améri
ue 
». Rubin et Hoffman passent le restant de l'année 1967 ensemble à réfléchir aux formes qu'ils souhaitent donner à leur engagement. Ils parviennent à la conclusion que dans une société obsédée par l'  « entertainement », le meilleur moyen de faire passer leur message consiste à se livrer à une surenchère de friponneries spectaculaires. Abbie Hoffman: « Nous nous élancerions contre le canevas de la société américaine comme des gerbes de peinture éclaboussée. Les images deviendraient nouvelles et les commères se précipiteraient pour propager l'excitation. » Un cri de guerre est trouvé en 1968 par Paul Krassner, éditeur du Realist, magazine satirique de la contre-culture: « Yippie »! Très vite, le cri devient substantif, puis acronyme (« Youth International Party »).  

Les Yippies s'illustrent début 1968 en effectuant divers actes de subversion tels qu'aller à l'église en tenue d'Adam, brûler des billets de banque à Wall Street ou encore envoyer des cartes de St-Valentin contenant de la marijuana à des personnes tirées au sort dans l'annuaire. Les Yippies ne sont pas à proprement parler une organisation politique. On ne fait pas « partie » des Yippies. Les Yippies n'ont pas de programme. Juste des formules. « L'argent, c'est fini » ou « De l'acide pour tous! » par exemple. Ils ne s'inscrivent pas dans une action politique cohérente et claire. Selon Hoffman, « C'est surtout une affaire de .gendarmes et de voleurs. Tu te défonces, tu notes les idées dans ta tête et ensuite tu les exécutes. » Cependant ils sont populaires. Ils sont les personnalités les plus médiatisées de la contre-culture. A telle enseigne que le « ministre » de l'information des Black Panthers, Elridge Cleaver, approche Rubin et Hoffman. Ensemble ils élaborent un manifeste appelé le « Panther Yippe Pipe Dream ».

 « Dans les rues! Rejoignons ces âmes en Babylone qui travaillent à

la naissance d'un jour nouveau. Une génération révolutionnaire

est entrée en scène. […] Les jeunes blancs désenchantés, aliénés, les

 hippies, les yippies et tous les laissés pour compte anonymes du fardeau

de l'homme blanc, sont nos alliés dans cette cause ».  

Le grand projet des Yippies, c'est un « Festival de la Vie » prévu se dérouler dans le cadre de la convention démocrate de Chicago. Au cours des mois précédant la convention, les Yippies font grimper la tension des gros bonnets Chicagoans en annonçant tabler sur un million de participants (il n'en viendra qu'une dizaine de milliers) et en détaillant à la presse les activités prévues lors du festival: concerts de rock, lectures de poésie, concours de roulage de joints, élection de miss Yippie et nomination de leur propre candidat à la présidence: un cochon appelé « Pigasus ». Si Pigasus l'emporte, il se fera bouffer, ceci afin d'inverser le processus « ordinaire » selon lequel le président nouvellement élu se met à bouffer tout le monde. Les autorités flippent; la rumeur se répand que les « sauvageons » prévoient de déverser du LSD dans les réservoirs d'eau de la ville. Le maire Richard Daley prend des mesures drastiques : outre 12.000 policiers, 6.000 membres de la garde nationale et 6.000 soldats de l'armée sont appelés en renfort. La suite est connue. Le « Festival de la Vie » est un désastre complet (voir l'article « The Us Vs John Lennon » sur ce même site). Pour la plupart des historiens, le grand passage à tabac de Chicago marque la fin des années soixante. Après Chicago, les mouvements de gauche aux Etats-Unis se radicalisent. Moins de dix mois après avoir vu le jour, le grand élan d'optimisme généré par la marche du Pentagone est stoppé tout net.   

Nichachien Reilly   

 

Sources: principalement Acid Dreams, the Complete Social History of LSD par Martin A. Lee et Bruce Shlain, Grove Press Books, New York, 1985, 1992, lecture chaudement recommandée

The Summer Of Love, Haight Ashbury At Its Highest par Gene Anthony, Last Gasp, San Francisco, 1980, 1986, 1995, pour une partie des infos sur Michael Bowen, Charlie Brown, les Diggers et la Free Clinic de San Francisco

The Hippies And American Values par Timothy Miller, University Of Tennesse Press, Knoxville, 1991 pour une petite partie des infos sur les Yippies

article de Rolling Stone « The Pentagon March », 1992, disponible sur internet, pour la citation de Dave Lindorff

The Beat Book, writings from the Beat Generation, edité par Anne Waldman, Shambhala, Boston, 1999, pour les premières lignes du poème de Ginsberg 

 

Traductions de Nichachien Reilly  

2 Commentaires pour “Turn on, tune in, drop out !”

  1. Lokal dit :

    mêêêêc , ce type transcende vraiment ce petit monde de bourgeois coincé et peureux, faut vraiment que tu lises ce livre, il ne peut que te laisser voir la liberté à travers une nouvelle fenêtre.

  2. Jean louis chrétien dit :

    Ben quoi…? Si on peut même plus voir voler ce qu’on veut, on n’est pas dans la merde qu’un peu…

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