Terra Incognita

Sur le fil du rasoir…

Venez avec moi chez les poilus, Dans la tranchée, sous les obus… …Boche avait dit: "Répandre la mort, Métal léger, voilà ton sort".

Le boss appelle :

« Ca fait un moment que t’as pas écrit…,

Pas d’idée!

La mort du dernier poilu ? »

…rires

– « Ah, t’es sérieux ? »

Ben oui, il était sérieux. Quand j’ai entendu ça à la radio, ça m’a rien fait. Genre « ça, c’est fait » ; et on passe à autre chose. Parce que la Der des der’,  ça me paraît loin, très loin. Les images parlent d’elles-mêmes : les uniformes, les armes paraissent d’un autre temps, plus proche de la guerre contre la Prusse au 19e que de la suivante. Et puis y a mon petit côté anti-militariste, des restes du vinyle de Maxime qui passait en boucle dans l’appart  quand j’étais gamine.

 

Mais j’y pense quand même. Le boss a parlé personnage légendaire, temps passé trop vite. Je rentre dans la grisaille parisienne pour le week-end. Le dimanche, c’est repas chez la grand-mère. On parle de tout, de rien. Et puis (conscience professionnelle… ?) je lui demande si elle peut sortir le carnet de son père. Elle me regarde, interrogée, se lève et me ramène ce petit carnet noir, un peu écorné dans lequel mon arrière grand-père a glissé quelques mots entre 1914 et 1918. Je commence les premières lignes dans le séjour ; mais la télé et ses pubs, la grand-mère et la mère qui parlent torchons, ça jure un peu avec le récit de la campagne de Belgique. Alors je m’isole et plonge dans le récit.

Il était charron et a été appelé au front dès 1914 ; pour quelques semaines disait-on. Dans ce carnet allemand, il a commencé par écrire les adresses de ses proches, et dresser un tableau de ses correspondances et des colis reçus. Puis viennent les quelques pages rédigées :

« Mémoire de la Campagne en Belgique 1914-1915 ». Il y raconte la vie dans les tranchées, les combats, expose froidement la mort de camarades à quelques mètres de lui. Il y relate aussi les baïonnettes de ces Allemands qui le conduiront au camp de travail de Köckelsdorf le 29 décembre 1915, dresse un tableau pour y lister ses payes. Puis viennent des pages et des pages où quelques lignes suffisent à décrire chaque jour : le peu de nourriture servie, le lieu de travail, le nombre de camarades morts de faim et d’épuisement. Sans le savoir, il raconte la répétition des jours, l’ennui, le mécanisme pris. Puis il y a cette quinzaine de pages encore : « Souvenir de ma captivité en Allemagne ».

Quatre ans de vie (de vie ?) qui tiennent en quelques pages. Une écriture brute d’un jeune charron. Pas de ponctuation, des fautes de français. Mais une écriture d’autant plus efficace qui illustre l’absurdité de sa présence, à jouer avec la mort, dans les tranchées ou dans les camps.

 

Ma grand-mère me rejoint dans la chambre. Elle me raconte des anecdotes répétées cent fois. Elle mélange les deux guerres : « Les temps ont changé. On n’enverrait plus les gens à la guerre comme ça, ils ont la technologie aujourd’hui. » Elle se demande quand sera la prochaine.

« La prochaine ? Tu crois qu’on va se battre à nouveau contre l’Allemagne ?

– On l’a fait deux fois, pourquoi pas une troisième ? »

 

Et là, je prends conscience des 55 ans qui nous séparent. Elle a vécu la seconde guerre, entendu parler de la première. Chaque photo, chaque film sur le sujet lui glacent les sangs, lui remémorent des événements douloureux. Pour moi, ce n’est que l’Histoire. Les Allemands, ils sont Européens, comme moi. Ce sont les voisins, ceux avec qui le club de hand est jumelé. Ceux des voyages scolaires, de la chouille berlinoise.

 « Bien sûr, si tu nous ramenais un Allemand, je ne lui en voudrais pas personnellement… »

Mais ça lui ferait quelque chose.

Le dernier poilu a reçu les honneurs nationaux. Il s’est battu au front pour défendre sa patrie et sa frontière. Qu'en a-t-il retiré ? La haine de la guerre, des plaies au corps et à l’esprit. La perte d’amis. Peu de bien en Somme. Et les autres, ceux morts au front ? Leur nom gravé dans la pierre, au milieu du village, pour montrer à tous combien ils ont été valeureux. Savaient-ils au moins pourquoi ils se battaient ?

Si les poilus ne sont plus aujourd’hui de simples soldats, qu’ils ont avec le temps reçu ce qualificatif qui sonne, c’est vrai, comme un surnom tendre et reconnaissant, c’est peut-être parce que ce sont les derniers à s’être battus à l’ancienne. En vieux costumes aux couleurs du pays défendu et non couleur de la terre et du feuillage. Ils y sont allés parce qu’il le fallait, pour défendre la France face à l’invasion étrangère. Cela me paraît loin. Parce qu’aujourd’hui, si l’on me disait va défendre la frontière, va tuer celui qui passera la ligne, je refuserais. Je dirais non, comme la plupart de ceux de ma génération sûrement, qui ne voient pas pourquoi on devrait écouter l’Etat avant de s’écouter soi, et ses propres convictions.

 

Ils ne sont plus de simples soldats non plus, parce qu’ils sont les figures d’un temps où l’on se battait contre les boches. Temps révolu s’il en est. Les partenaires politiques et économiques ont oublié les guerres fratricides. Et depuis 1945, on fait tout pour que les populations suivent le même chemin. On va décider de se faire la guerre un jour et dresser les troupes ; et le lendemain, il faudra faire comme si rien ne s’était passé. C’est peut-être aussi pour ça que l’on a rendu les honneurs à Lazare Ponticelli. Avec sa mort, c’est une page de l’histoire qui se tourne, une histoire un peu honteuse. Une guerre pour rien. Alors oui, sa mort est un événement. Comme de nombreux personnages historiques, les poilus deviennent personnages légendaires. Ce qu’il y a de bien avec les légendes, c’est qu’on peut leur faire dire un peu tout et n’importe quoi ; pour écrire l’Histoire que les futurs citoyens apprendront sur les bancs de l’école républicaine. Alors en faire une légende, très bien. Mais les témoignages, sinon contés au moins écrits devront rester…pour la vérité…sur l’absurdité !

Stella Brosse

2 Commentaires pour “Sur le fil du rasoir…”

  1. nico-marm dit :

    ton poilu il est pas encore tt a fait mort, il lui reste celle que l’on s’imagine de lui .

  2. Louis Lefourbe dit :

    Cet article est très touchant en plus d’être bien écrit. Il nous rappelle avec une émouvante sincérité que les idées les plus loufoques qui sortent de la caboche du Boss peuvent néanmoins accoucher des plus belles pages !

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