Apportez moi la tête de...

Le parti d’en rire

Pour des raisons d'hygiène psychique, il convient de prendre à la blague certaines conventions affligeantes de notre société. Prenez l'entretien d'embauche. Une farce moisie. Un pantomime ridicule. Le plus souvent, il s'agit de donner deux défauts et deux qualités à une cagole qui se prend alternativement pour une jurée de la Nouvelle Star, la psychologue de Madame Le Figaro et les deux Eric d'« On n'est pas couché »… et dont il importe d'éviter tout du long de croiser le regard, dans lequel défilent comme au karaoké les paroles de « Femme des années  80 ».

Partant du postulat inattaquable selon lequel le travail c'est nul, que voulez-vous répondre à une question telle que: « qu'est-ce qui vous attire dans ce travail » sinon « le salaire riquiqui qui me permettra de temps en temps d'acheter des trucs qui ne m'y feront plus penser »? Acquis que vous ne vous imaginez pas effectuer le même boulot de merde plus de six mois, que rétorquer à l'inévitable « où vous voyez-vous dans cinq ans? » sinon « à plus ou moins trente-cinq années de la retraite »? Attendu que vous n'avez pas plus besoin de ce travail que n'importe quel autre RMIste, quelle meilleure façon de répondre à l'ignominieuse « pourquoi vous plutôt qu'un autre? » que de philosopher « mais madame, je est un autre ».

Hélas, dédaignant l'honnêteté la plus élémentaire, l'impétrant tend devant l'enjeu à se muer en faux-derche accompli. Enjeu qui consiste pour une majorité d'entre nous en un salaire minimum et des tâches abrutissantes qui font regretter très vite les airs désolés de la boulangère et les insinuations de fainéantise de grand-mère. Aucun espoir d'accès au crédit, mais enfin quelque chose à dire quand on vous demande: « et vous, qu'est-ce que vous faites? » (question infecte).  Alors, zou la mascarade ! Ainsi, ce qui m'attire dans ce travail madame, c'est le défi. Oui, le défi formidable de devenir un élément dynamique de perpétuation de la remarquable image de marque de votre entreprise. Le défi, madame, de participer à la croissance de votre groupe en remplissant objectif après objectif avec un enthousiasme sans cesse renouvelé.

Je me conçois nettement vivre ma carrière professionnelle dans votre immeuble, participant activement à l'exaltation de mon équipe, incorporant à mon quotidien les aboutissants de notre activité. Je suis intimement convaincu que toutes mes expériences passées tendaient vers ce poste qui est l'objet de mon ambition depuis mes premières années au collège. Ce qui me distingue des autres candidats que vous avez pu auditionner, madame, c'est ma faim, une faim immense de succès; ce sont aussi mes qualités: intransigeance et acuité. C'est enfin la solidité de l'expérience que je me suis forgée au cours de dix années d'études et de contrats courts qui n'avaient pour seul but que de me mener à cette salle d'entretien. Vous ne verrez personne de plus motivé que moi, ni doté de compétences plus aptes à ce travail.  

Voilà la faconde infâme qui fait se dresser les tétons des DRH sous leur chemisier à deux-cent euros. Honteux de cette loquacité maléfique qui est celle des pires enculés, je regagne le parking en me retenant de me dégueuler dessus. Je me fais horreur. Pendant quinze minutes, j'étais tout ce que je déteste. À quel travestissement de personnalité faut-il en arriver pour trouver un emploi? Malaise. Et s'ils me rappelaient? Perte d'estime. « Faut bien croûter », tempère le manitou de Le Rennet. Des questions, des questions, des questions. Découragement. Colère. Hors de question de bosser pour ces raclures. Au bout du compte, j'ai pris le parti d'en rire. On ne m'a jamais rappelé. Tant pis, mais au fond tant mieux.  

 

 

 

 Joe L'Trembleur  

2 Commentaires pour “Le parti d’en rire”

  1. Joe tremble encore dit :

    Tant qu’à avoir 5 chances sur 6 de faire le faux-cul, autant le jouer à la roulette russe, façon Nickanor Chevotarevitch!

  2. rob dit :

    Bel article, qui décrit bien le désarroi général face à un entretien d’embaûche. Ceci dit, puisque le discours du « pire enculé » ne marche pas, pourquoi ne tentez-vous pas le discours sincère une fois de temps en temps, juste pour voir ? Par exemple, avant chaque entretien, lancez un dé. Si c’est 6, mode sincère. Sinon pire enculé. Faudrait voir l’effet sur les têtons sus-nommés.

    Ah et puis il est où le bouton Facebook « Like » ?

    (nan c’t’une joke…)

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