Sigue Sigue Sputnick
par Dominic Sonic


Jean-Louis Brossard avait programmé Sigue Sigue Sputnick sur une simple photo du groupe.

C'est vrai qu'ils avaient des looks incroyables. Le jour du concert, arrivant pour faire leur balance, ils font bloquer l'accès backstage par deux techniciens de leur équipe et s'engouffrent en courant dans la loge, comme s'ils étaient poursuivis par une meute de groupies érotomanes : les backstages sont vides !

Un seul témoin de leur arrivée protégée : Sylvie Desblés. Dans l'après-midi, ils réclament du champagne ; pas n'importe lequel : du Don Pérignon ! Béatrice me demande alors de guider le manager et l'un des musiciens jusqu'à l'Intermarché de Cesson Sévigné, où ils sont censés trouver cette marque particulière de champagne.

Je suis exténué par mes trois jours de travail de runner et les abus en tout genre : je me perds carrément dans Rennes... Au bout d'une demi-heure, le chauffeur, lassé de tourner en rond, commence à s'énerver sérieusement. Las de me faire insulter (las tout court, d'ailleurs), je l'envoie paître et m'endors dans la BMW.

Finalement, ils trouvent seuls le supermarché et le champagne. Dans la soirée, on m'expédie cette fois à l'hôtel (toujours à Cesson) pour ramener les musiciens à la salle de la Cité, à l'heure du concert. Je me retrouve dans la chambre du chanteur, avec la très jolie ingénieur du son du groupe, à attendre, en buvant du champagne et en inhalant des substances prohibées mais néanmoins énergisantes, que monsieur se prépare. Le type, qui est entré dans la salle de bain pour se changer, avait son look de ville : crête d'un mètre de haut, talons aiguilles, etc... Celui qui en sort après son bain mesure un mètre cinquante, il est chauve, il a du bide, les oreilles décollées et une gueule à faire peur. Pourtant, il s'agit bien du même ! Là, je vais assister à la transformation du nabot schizophrène en star du rock'n roll.

D'abord, il se recolle les oreilles au scotch double face. Puis, il cache son bide sous une large bande élastique et un genre de corset. Il colle ensuite sa crête d'un mètre de haut sur son crâne luisant, grâce encore au double face, décidément très utile. Arrive alors la séance de maquillage, qui prend vite des allures de ravalement. Enfin, après moults essayages de fringues qu'une honnête péripatéticienne n'aurait pas osées porter, il enfile des talons aiguilles, ou plutôt des talons échasses, qui lui permettent de gagner une bonne vingtaine de centimètres. Je passe sur les détails : nous arrivons à la salle dans les temps. Les Woodentops sont en train de faire un carton. Leur deuxième rappel empiète légèrement sur l'horaire. Qu'à cela ne tienne, le régisseur des Sigue Sigue coupe carrément l'interrupteur électrique général. Légère tension en bordure de scène... Quand les Sigue Sigue montent sur les planches, le public a déjà un léger a priori défavorable.

Il faut reconnaître qu'il y a des manières plus élégantes de régler les problèmes horaires. Ca va vite finir en gros décalage... C'est d'ailleurs de manière aussi peu élégante qu'une personne de l'organisation jettera la première canette (non, il ne s'agit pas de Pierre !). En quelques minutes, la scène est recouverte de récipients métalliques vides. Impassibles, les Sigue Sigue distillent leur rockabilly hypnotique.

Les deux jeunes batteurs ne jouent pas très en place, mais le guitariste a un super son. Tony James joue sur une guitare synthé. On dirait du mauvais Suicide. Dommage, l'idée était bonne...

Pan ! Le chanteur se prend une canette pleine dans le nez. Il pète les plombs et commence à soulever un retour de scène pour le balancer sur les premiers rangs. Philippe de la sécu lui saute dessus. Ca dégénère en bataille rangée. Jean Michel Cosic, n'écoutant alors que son courage, en profite pour débuter sa carrière de chanteur en éructant dans le micro des : "C'est de la merde ! C'est de la merde ! On ne va pas se laisser emmerder par des cons pareils !". Inébranlable, la jolie ingénieur du son rentre les douces bribes de cette chanson réaliste (qui deviendra un tube au bureau des Trans) dans son écho et rebalance ça en boucle dans la façade sur le morceau de rockabilly post-armagedonnien que les autres continuent à jouer sans broncher. Quelques instants plus tard, les musiciens que j'ai rejoints sont enfermés dans leur loge. Hervé, Jean René, Philippe, et quelques autres, m'intiment l'ordre d'ouvrir la porte pour qu'ils puissent régler leur compte à ceux qu'ils qualifient gentiment de "putain d'enculés de leur mère". Au risque de me faire mal voir par mes employeurs, je leur rétorque que le chanteur a le nez tellement explosé qu'il pourrait se moucher par le cul. J'ajoute qu'il a même refusé ma proposition médicinale anesthésiante présentée dans sa version longiligne, et que c'est bien la preuve qu'il a son compte. Après quelques longues minutes de palabre, je réussirai à les évacuer sans plus de bobos vers leur camion. Lorsqu'ils sont partis, je leur ai envoyé un "au revoir et à bientôt" auquel ces ingrats n'ont pas daigné répondre...


Dominic Sonic




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