Chapitre 1


En un rien de temps, Les Tontons Flingueurs étaient devenus le troquet le plus fouleux de la ville. Faut dire que les tauliers qui tenaient le bouge avaient dégotté la bonne formule : des concerts à tire larigot et du jus de houblon à des prix de dumping. Avec la mousse, le tavernier livrait généralement un sourire authentique et franco de port. Pour un peu, on se serait cru dans un film tellement ces endroits-là se raréfient par les temps qui galopent. Aujourd'hui, les bougnats de base agonisent, irrésistiblement supplantés par d'immondes buffets de gare aseptisés dans lesquels des colonies de pingouins noeud-papoïdes confondent le client avec un distributeur automatique d'oseille filigranée. Mais tout cela nous éloigne du propos.

Ce soir-là donc c'était un vendredi. Et les zikos qui se produisaient aux Flingueurs jouaient de la fuzz tendance noize hard core. Sans vouloir entrer dans des considérations trop techniques, on peut affirmer sans se tromper que ce lointain descendant du rock'n roll est à la 5ème symphonie, ce que le marteau-piqueur est à la flute traversière. Récemment apparu sur la scène locale, le Fucking Hard Side Quartet dépotait du 120 battements minutes pour un niveau de décibel à peine inférieur à la racine carrée de 14400. En braillant dans les aigus, P'tit Steff, le "chanteur", parvenait même à briser des vitres à cinq mètres de distance. P'tit Steff, ce n'était pas le colosse de Maroussi. Un mètre cinquante trois dans les meilleurs jours. Mais fallait voir son torse... Un pectoral tellement large que son propriétaire aurait pu traverser l'Atlantique en apnée d'une seule traite. Certains prétendaient même que P'tit Steff avait plus de coffre que la Banque de France. D'ailleurs, sa vague ressemblance avec Johnny Westmuller lui assurait un succès imparable auprès des gamines de la région. Depuis qu'il avait coupé ses nattes violettes, les groupilles étaient encore plus hystériques. Maintenant, les costauds du service d'ordre se faisaient régulièrement griffer la figure. L'un d'entre eux avait même perdu un oeil. Depuis on l'appelait Moshe Dayan. Mais tout cela nous éloigne du propos.

Au premier rang, devant la scène, trois punks émèchés pogottaient avec toute la finesse, la délicatesse, la subtilité qui caractérisent généralement les membres de cette tribu. Chaussés de Doc Martens, les encrêtés en question écrasaient conciencieusement tous les panards qui passaient à portée. Une fausse blonde circulant en talons aiguilles avait même eu la cheville tordue. A vrai dire, tout le monde s'en foutait car ce n'était pas Rita Hayworth. Il est d'ailleurs assez amusant de constater combien la sollicitude de nos contemporains s'avère proportionnelle à la plastique de nos petites enveloppes corporelles. Mais tout cela nous éloigne du propos. Car il y avait un mort dans les chiottes.






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