Chapitre 12
En fin de matinée, Kermarec
s'installait dans la voiture de queue d'une rame TGV. Il adorait ce
moyen
de locomotion qui le mettait à seulement deux heures de Paris. Il
trouvait ce train particulièrement réussi. Le
problème, c'était le rail. Parce qu'on avait beau
posséder une loco capable de dépoter ses 300 km/h en
croisière, le rail grande vitesse, lui, n'avait été
installé que sur la moitié du trajet. Ensuite, le train
rétrogradait à 120 km/h comme au bon vieux temps. Encore
un
belle réussite technocratique.
L'autre truc qui faisait marrer tous les passagers, c'était le
speech du contrôleur qui se prenait pour une hôtesse de
l'air
avec ses "laidisengentlemane, wêlcome onborde zis tigivi number
sevenfaureseven gwingue tou Parissss". A tous les coups,
c'était
une consigne pondue par un crâne d'oeuf qui se croyait à la
PanAmerican Airline. Personne à la SNCF ne semblait avoir
remarqué le ridicule de la situation.

Gomez s'en voulait d'avoir oublié ses bottes. Parce qu'une ferme
bretonne, en novembre, ça vous flingue définitivement une
paire de mocassins. Cocktail spongieux de gadoue et de purin, le sol se
dérobait sous le pied dans un grand "scrrrroutchhhhh" baveux
comme
un crapaud égaré sous le pneu d'une moissonneuse-batteuse.
Le
falzard était naze et les chaussettes bonnes à jeter.
Quant
à l'odeur, valait mieux ne pas en parler.
-Monsieur Bernard Gouaziou ?
-Ouais, c'est Massey-Fergusson ?
-Pardon ?
-Vous venez pour le tracteur ?
-Heu, non. Je suis de la police.
-Ah... Qu'est-ce qu'y a ?
-Votre fils... Éric... Il est décédé...
Sans donner de préavis, l'agriculteur s'est mis à chialer
comme une madeleine. Gomez détestait ce genre de moment.
-Je sais que je vous brusque un peu, mais il faut que je vous dise qu'il
a
été assassiné.
-Malez doué, néké guir quand même
?
Dans ces circonstances-là, Gomez se passait très bien de
traducteur.
-Quelqu'un l'a tué. On a trouvé son corps hier soir pas
très loin de chez lui.
-Pourquoi vous n'avez pas téléphoné tout de suite
?
-A cause de l'enquête. Je suis l'inspecteur Gomez. J'ai besoin de
renseignements.
-Entrez. Il faut que je boive quelque chose.
***
La fille habitait boulevard Beaumarchais, dans une mansarde
perchée
au sixième étage d'un immeuble rénové mais
sans
ascenseur. Kermarec a sonné. Elle a ouvert sa porte sans
hésiter. Pas de chaînette de sécurité. Une
brune. Cheveux longs. Moins de 25 ans. 1,75 m. Des yeux marrons
rimelés. Une grande bouche. Blue Jean. Tee-Shirt.
-Oui ?
-Vous êtes Marie ?
-C'est moi que vous avez eu au téléphone hier soir.
Erwann.
-Vous êtes venu spécialement pour moi ?
-Oui. Je peux entrer ?
-Heu... Oui.
Le studio était minuscule, mais lumineux et décoré
avec goût. En revanche, malgré le double vitrage, on
entendait
très bien la circulation.
-Éric est vraiment mort ?
-Oui. Vendredi dernier. Je peux m'asseoir un instant. J'ai eu du mal
à grimper vos six étages avec ma patte folle.
La jeune fille a acquiessé d'un signe de la tête. Elle
avait
remarqué la légère claudication du policier et sa
canne
en bois de wacapou. Kermarec observait la fille qui détournait
son
regard. Elle avait dû passer la nuit à chialer. Mais ne
semblait pas croire à l'histoire. Il a sorti sa carte de police
et
l'a posé sur un coin de table.
-Votre ami a été assassiné. J'ignore qui a fait le
coup. Je ne connais pas non plus le mobile. J'ai besoin que vous
m'aidiez.
-Vous êtes complètement malade. Vous ne croyez quand
même pas que je vais gober un bobard aussi gros ?

Bouilleur de cru réputé, Goaziou père produisait la
meilleure gnôle de tout le canton. Certains prétendaient
qu'il
fallait aller jusqu'à Guingamp pour dénicher un
tord-boyaux
plus raide. Gomez ne se sentait pas le courage de laisser le pauvre
vieux
boire en solitaire dans des circonstances pareilles. Alors il a
tenté de suivre.
-Votre fils avait des embrouilles ? Des ennemis ?
-Cela ne va pas non ??? Un gars posé, serviable et
intelligent.
-Vous avez d'autres enfants ?
-Mon autre fils vit à Nouméa avec une poule. Y'a personne
pour reprendre la ferme. Si ce n'est pas malheureux. On a trimé
toute notre vie comme des esclaves et au moment de prendre notre
retraite,
on doit encore de l'argent au banquier.
-Éric faisait de la politique ?
-Pas vraiment non... Mais dans la famille, on est communiste depuis
quatre
générations.
-Ah bon. C'est rare chez les agriculteurs par ici, non ?
-Penses-tu, ici tous des veaux ! On n'est pas très bien vu
à
cause de ça....

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