Chapitre 16
Avant de repasser à la gare,
Kermarec s'est arrêté chez ArmorCarRenting. Il
détestait les boîtes qui se choisissaient une enseigne
à consonnance anglo-saxone pour faire plus prestigieux. En
général, il évitait. Mais ça ne semblait pas
trop déranger Gouaziou, car lui, c'est là qu'il avait
loué sa camionnette. Le macareux derrière le comptoir
avait
une tronche de bronzé en cabine. Un costard anthracite. Une
chemise
bleue RPR. Une cravatte Hermès. Et une montre Breuchat. Il devait
y
en avoir pour deux patates de signifiant social fabriqué entre
Taïwan et Singapour. A tous les coups, ce playboy se pavanait dans
une
BMW rouge avec trois antennes. C'était même le genre
à banquer 500 balles pour une plaque minéralogique
personnalisée. Plaque noire. Chiffres blancs. Liseré
rouge.
C'était la dernière mode chez les beaufs
motorisés.

Évidemment, l'empaffé n'a pas pu s'empêcher de
décrocher un sourire de faux culs comme on les enseigne dans les
écoles de commerce.
-Je peux vous être utile ?
-Police.
Kermarec a dégainé sa carte. Il l'a posé sur le
comptoir. Cela n'a pas semblé produire l'effet
escompté.
-Oui et alors ?
-Vous avez loué une camionnette vendredi à monsieur
Éric Gouaziou, demeurant 3, place Sainte-Anne.
-Oui, je sais. Je pensais aller porter plainte. Le véhicule n'a
pas
été restitué. Il aurait dû être rendu
lundi matin.
-C'est vous qui aviez reçu ce client ?
-Oui, pourquoi, il a eu un accident avec la camionnette ?
-Non, mais il est mort. On n'a pas encore retrouvé le Mercedes.
Il
vous a expliqué pourquoi il avait besoin de ce véhicule
?
-Oui. Cela, je m'en souviens très bien. Il voulait un fourgon
capable de transporter 4 tonnes en un seul voyage.
-Il ne vous a pas dit de quoi il s'agissait ?
-Non, mais ça n'avait pas l'air trop volumineux.
-Il vous a parlé de la distance ?
-Non.
En sortant de la boutique, l'inspecteur s'est dit qu'il appellerait son
pote des impôts pour coller une enquête fiscale au derche de
ce
puant. Comme ça, gratuitement, pour le principe.
***
Kermarec a récupéré Gomez au train de 18
heures. Le plus grand dragueur de l'après-guerre sentait le
vomis.
Son pantalon était couvert de boue sèche. Des remugles de
lisiers se répandaient dans la voiture.
-Écoute, Erwann, ch'uis désolé. Je me doute...
-Fais pas iech. J'ai arrangé le coup. Je leur ai filé
l'affaire Leduc. Faudra que tu payes une bouteille aux mecs des stups.
Faudra aussi que t'arrêtes tes conneries. Évidemment, tu ne
touches plus un volant. Les képis gardent la bagnole
jusqu'à
nouvel ordre.
-Ch'uis pas suspendu ?
-Si. Mais uniquement si les journaux l'apprennent. Autrement, on
s'arrangera. Évite d'aller te vanter de ça. Tu n'as pas
forcément que des potes dans la maison.
-Va jusqu'au bout de ta pensée. Sois franc. Dis à quoi
t'allusionnes.
-Aux deux collègues que tu as fait cocu.
-Trois.
-Comment ça trois ?
-Ouais, j'ai sauté la bonne femme de Lagadec le mois dernier.
-T'es dingue. Ce gars-là n'a pas beaucoup d'humour.
-Je sais. C'est exactement ce que ma dit sa greluche. Elle voudrait un
peu
plus de fantaisie dans son couple.
***
La nuit tombait alors que Kermarec raccompagnait Gomez à
son
foyer conjugal, en pleine forêt, du côté de
Saint-Sulpice.
-Si je résume, ton Casanova a l'air louche. Gouaziou était
en
contact avec des Soyouz. En revanche, pas le genre à magouiller
dans
la dope. Fumait pas. Buvait pas. Y'a bien son patriarche qui distille de
la
bibine de cosaques. Mais il ne connait rien des magouilles du
fiston.
-Ouais, et attends. Y'a un autre truc de fandard. C'est une famille de
vieux cocos. Il y a même une photo de Staline sur la
cheminée.
Parait qu'à cause de ça, ils sont mal vus dans leur
coin.
-Damned. Tu veux que je te confie un truc. On nage dans le
caca...
Un petit pavillon est apparu dans le faisceau des phares.
-Tu montes boire un verre ?
-Non. Merci. J'imagine que madame est pressée de retrouver son
p'tit
mari. Tiens, au fait, avant que je n'oublie. Il n'y a pas dans ta
famille
un gars qui s'appelle Santiago ?
-Santiago ? Non, chili connais pas. Pourquoi ?
-Pour rien. Juste une question comme ça.

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