Chapitre 17
Antony et Zonzon Fertabas avaient
l'âge de toutes les conneries. Depuis quelques semaines, ils
chevauchaient toutes les nuits sur une mobylette shouravée au
pieds
d'un HLM. Gonflé aux amphétamines, le moulin de cette
chiotte
pourrie n'avait plus de silencieux. Le merdier produisait plus de potin
qu'une MG-42 crachant 250 cartouches dans les grottes de Lascaux. Ce qui
avait le don d'irriter Jacques Morain, un alcoolique au sommeil
étonnament léger. Comme on dit dans les journaux, Morain
était connu des services de police. A l'époque où
il
travaillait vaguement comme vigile, il avait administré une
"correction" un peu virile à un gosse de gitan qui piquait des
parfums dans une superette. Le marmot était salement
amoché.
Deux ratiches déchaussées. Un oeil au beurre-noir. Une
épaule démise. Et une belle collection de bleus partout
sur
le corps. Morain s'en était sorti avec du sursis. Mais il avait
perdu son boulot. Maintenant, il picolait du rouge et broyait du noir.
Alors, fallait pas le chercher.
Depuis une semaine deux petits morveux faisaient du boucan sur
le
parking du quartier. Le délai de grâce étant
terminé, Morain avait chargé le vieux fusil de chasse
hérité de son père. Deux cartouches de chevrotine,
deux. Morain avait ouvert sa fenêtre. Il entendait le tintamarre
de
la Motobécane distante encore de cinq patés d'immeubles.
Il a
armé tranquillement le fusil, puis il a posé sa Gauloise
filtre dans le cendrier estampillé Pernold Ricard. Les p'tits
cons
sont passés. Il a tiré deux fois. Le saligaud sur le
porte-bagage est tombé immédiatement. Le salopiau qui
tenait
le guidon l'a lâché sous le choc et la douleur. La mob a
percuté une Clio jaune chinois dont le système d'alarme
s'est
mis à brailler comme un aveugle privé de canne. Morain qui
n'aime pas être pris pour un imbécile est sorti de chez
lui,
une barre à mine dans la main droite. Il a massacré la
Clio
pendant 10 bonnes minutes. L'un des deux branleurs à la mob
s'éloignait de King Kong en rampant et en pissant du sang chaud
sur
le goudron. L'autre gémissait comme un poilu de 1914 agonisant
dans
une tranché défoncée par un obus de 200 mm. La
voiture
hurlait toujours quand les flics ont déboulé toute
sirène dehors, alertés par des voisins inquiets pour leur
propres voitures stationnées sur le même parking. Morain
s'est
rué sur l'estafette. Le premier coup de barre a
déglingué le pare-brise. Le second a défoncé
le
crâne du chauffeur. Ses collègues se sont enfin souvenus
que
le machin qui pèse si lourd à leur ceinture s'appelle un
Manurhin. Quatres balles ont traversé l'éther. Trois se
sont
logés dans le bide bedonnant du forcené. Les flics l'ont
cru
mort. Mais l'animal respirait encore. Et c'était trop tard pour
l'achever. Car des témoins commençaient à
rappliquer,
attirés par l'odeur du sang. Faut dire qu'un p'tit rodéo
de
banlieue, ça vous change d'un navet avec Charles Bronson sur TF1.
Fallait pas être médecin légiste pour voir
que le
chauffeur de l'estafette et un des voleurs de mobylettes avaient leur
compte. Une demi-heure après le drame il y avait autant de flic
dans
le secteur qu'au quai des Orfèvres un lundi matin.
Évidemment
l'un d'eux à fini par remarquer la camionette Mercedes blanche
garée à côté de la Clio.
***
Cela faisait six jours que le fourgon stationnait peinard
à
deux pas des cités universitaires. Celui qui l'avait garé
là ne manquait pas de jugeotte. Ces parkings gratuits ne sont
surveillés par personne. Et comme les locataires du quartier
déménagent sans arrêt. Personne ne fait attention
aux
voitures des voisins. Le véhicule aurait probablement
rouillé
sur place pendant encore un an ou deux si Morain n'en avait pas
décidé autrement.
Quand Kermarec est arrivé sur place, une équipe de FR3
tournait des plans avec une Bétacam montée sur pied.
C'était mauvais signe. Car quand les télochards
s'intéressent à une affaire, brusquement, toute la
hiérarchie commence à mouiller son froc. Un
empoudré
s'est approché de lui, d'un air qui voulait dire qu'ils avaient
gardé les cochons ensemble.
-Alors, il y aurait un rapport entre cette tuerie et celle des Tontons
Flingueurs ?
-Excusez-moi, mais à qui ai-je l'honneur ?
Ce qui ressemblait à une question polie était en fait une
insulte suprême. Le gougnaffier en face de lui présentait
le
journal régional tous les soirs depuis les dernières
élections. Évidemment, cette soudaine
notoriété
lui était montée à la tête. Il se prenait
pour
Dan Rather, l'anchorman de CBS.
-Je suis Patrick d'Arcy. Je présente le journal de FR3.
-Ah bon, je croyais que c'était Roger Giquel.
-Vous plaisantez, cela fait 15 ans qu'il a pris sa retraite.
-Ah... Vous savez, moi je ne regarde jamais la télé.
-Heu.. Bon... Vous confirmez pour la camionnette ?
-Macache !

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réalisée par Oscar G