Chapitre 20
Kermarec mettait les pieds dans la
capitale pour la deuxième fois de la semaine. C'était pour
lui l'extrême limite du physiquement supportable. De toute sa vie,
en
comptant bien, il y était venu douze fois. Jamais pour plus de 24
heures d'affilées. Toujours par obligation. Car il
détestait
Paris. Point à la ligne.
Le fait qu'on puisse arriver du monde entier pour lécher les
vitrines des Champs Élysées lui paraissait totalement
incroyable. Contrairement à toutes ces charetés de
touristes
Japonais s'en allant visiter benoitement Le Louvre en colonnes par deux,
un
Nikon sur la bedaine, lui, il trouvait que cette putain de ville
schlinguait l'oxyde de carbone, le fric et l'urine fétide. Pour
les
mictions sauvages, Kermarec connaissait le coupable. C'était
Jean-Claude Decaud, l'industriel qui avait pondu ces espèces de
fausses colonnes Maurice qu'on appelait des sanisettes et dans
lesquelles
les moins clostros de ses contemporains aventuraient une vessie
assurément pleine contre une petite pièce de deux francs.
Le
hic, c'était que cela faisait chero du soulagement pour les
pauvres
et les pouacres. Alors fallait pas s'étonner de voir des flaques
sous les porches et dans les ruelles sombres. Kermarec se demandait
quelle
était cette société qui sacrifiait même ses
dames-pipi aux dieux du machinisme et de la productivité. Il
réfléchissait à tout cela quand son taxi s'est
arrêté devant le 40, boulevard Beaumarchais.
La fille était déjà chez elle. Deux bleus sortaient
de
l'appartement. Un Réunionais et un Cht'i. C'est le Cht'i qui
s'est
chargé de donner les détails.
-La lourde a été fracturée. Le voleur a
laissé
son pied de biche sur le paillasson. Apparemment il a été
dérangé. D'après mamz'elle, il n'a rien pris.
Quand les bleus sont partis, Kermarec est passé aux choses
sérieuses.
-Marie, je ne vous l'avais pas dit, mais Éric a été
torturé. Il est mort sans parler. Alors ses assassins ont mis
son
appartement à sac. Apparemment, ils n'ont rien trouvé.
Sauf
l'adresse de sa petite amie. Ils viennent de se taper 400 bornes pour
venir
fouiller chez vous.
-Et d'abord comment vous savez qu'ils étaient plusieurs ?
-Une intuition. Maintenant, s'il vous plait, dites-moi ce que vous
savez.
-En fait, je ne sais rien du tout. Éric était très
mystérieux depuis quelques temps. Je pensais qu'il avait
peut-être rencontré une autre nana.
-Il ne vous a rien confié de spécial ?
La fille a tourné sept fois le morceau dans sa bouche avant de le
cracher.
-Si. Il m'avait demandé de garder des disquettes pendant un petit
moment.

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