Chapitre 23
L'homme descendait vers le canal quand il
a aperçu une rutilante Jaguar 602 verte métallisée
garée dans le jardin d'une grande propriété
bourgeoise. La voiture devait être toute neuve. Car il passait devant
cette maison une fois par semaine. Il aurait remarqué cette bagnole
à 30 plaques qui puait l'opulence et le fric facilement
gagné. Il était confronté à un dilemme. D'un
côté, Il ne s'était encore jamais tapé de D'jag.
Elles étaient rares, et leur proprio les planquaient à la
nuit tombante. De l'autre, il avait décidé de se tenir
à carreau quelques temps à cause de l'histoire aux Tontons
Flingueurs.
En plus, sa montre n'indiquait que 20 heures.
Mais le coeur a ses passions que la raison ignore. Aimanté par un
désir irréprescible, l'homme pénétra finalement
dans le jardin. Il pris soin de rester dans l'ombre, évitant les
flaques de lumière jetées par les réverbères
de la rue. Par la fenêtre éclairée du
rez-de-chaussée, il apercevait quatre personnes plantées
devant le téléviseur familial, dévorant des nouilles
et des informations.
A l'aide de son couteau suisse, au mieux, il parviendrait à rayer la
carrosserie. Mais la lame ne pourrait jamais percer les pneus. Dommage.
Cette caisse de bourges méritait la totale. D'ailleurs, en y
réfléchissant bien, elle méritait même un prix
spécial du jury. Une petite gâterie.
Fallait juste faire preuve d'un peu plus de jugeotte. Alors il a
gambergé, accroupi dans les roses trémières, immobile
pendant 10 minutes. Le temps de trouver l'idée. Il en jubilait avant
même de passer à la phase exécution. Il lui restait un
quart d'heure avant la fin du journal télévisé.
Faudrait agir vite car les gens profitent toujours des écrans
publicitaires pour aller faire pisser le cabot et ranger la
bagnole.
-Comment font les gens qui habitent au-dessus du bar ?
-Comment ils font quoi ?
-Pour dormir par exemple. C'est un peu bruyant non ?
-Un peu. Mais on fait gaffe à pas déranger. Les concerts
finissent à 22h. En fait, à part les bagnoles, c'est un
quartier beaucoup plus calme que le centre-ville. Moi, j'habite rue
Saint-Michel. Et bien, je mets des boules Quiès.
-Vous n'allez pas me faire croire que vous militez pour la fermeture des
bars ?
-Non. Mais je compatis avec les riverains qui deviennent marteaux. Si vous
ne vivez pas là, vous ne pouvez pas comprendre. Vous habitez
où vous ?
-Aux "Horizons".
-Dans la tour ?
-Ouais. Au dernier étage.
-J'ai toujours rêvé de voir à quoi ressemble la ville
de cet endroit là. Je suis même montée en
haut une fois mais il n'y a pas de fenêtre sur le palier. Et je n'ai
pas osé sonner à une porte pour dire «bonjour, est-ce
je peux traverser votre salon, je voudrais juste aller admirer le paysage
sur votre balcon?»
-Le samedi matin, je prend l'apéro sur mon balcon en regardant le
marché de la place des Lices. C'est le meilleur jour pour
visiter.
-C'est une proposition ?
-Absolument. Je vous montrerai aussi ma cave à portos et ma
collection de boîtes de sardines.
-Tiens, ça change. D'habitude, les mecs insistent pour me montrer
leur estampes japonaises.
Cela faisait bien 40 minutes que Kermarec était assis au bar quand l'inspecteur Gomez est entré à son tour dans l'établissement.
-Tiens, t'es là toi ?
-Ben comme tu vois. Tu sais le vendredi, il n'y a que de la merde à
la télé...
-Tu te fous de ma gueule ? C'est le jour de Thalassa et tu ne rates jamais
ça. T'en pincerais pas pour la p'tite tata flingueuse par hasard
?
-Va chier.
Gomez a reçu le message fort et clair. La dernière fois que
Kermarec avait prononcé ces mots, c'était la nuit où
il avait explosé le faciès couperosé d'un videur qui
se prenait pour Sylvester Schwartzeneger à l'entrée d'une
boite pour quinquagénaires argentés du côté de
Dinard. Depuis, le gugus ressemblait à un tableau de Francis
Bacon.
-Tu as appelé Lefoll récemment ? Parait qu'il cherche
à te joindre depuis plusieurs jours.
-Nein, ça m'était sorti de la tête. Je lui
téléphonerai mañana a la primera hora.
-Tiens, où t'as appris à baragouiner le Spanish toi ?
-A Carthagène-des-Indes.
-Ah d'acccord.
Gomez n'avait jamais entendu causer de ce putain bled. Mais comme il en
avait ras le bol de passer pour l'ignare de service, il mis la question
dans sa culotte en se promettant de dénicher un atlas dans les plus
brefs délais.

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réalisée par Oscar G