Chapitre 26
Une Heineken dans un gobelet en
plastique, une pizza dans l'assiette en carton, Philippe Lemasson
attendait Kermarec et Gomez dans l'appartement de Gouaziou où il
avait installé son Macintosh Performa 5300. A l'étage
au-dessus, un type avec un accent et une gratte massacrait une chanson
de
Jacques Brel qui prétendait que les taureaux s'emmerdent le
dimanche.
-C'est à cette heure-ci que vous débarquez ?
-On a été retardé par un barbecue en ville. Alors
ces
disquettes ?
-Bof, rien que des photos.
-Des Tahitiennes à oilpé ?
-Pas vraiment, Ernesto. Plutôt des images d'archives. Un type
genre
Émile Zola avec barbiche et bésigles. Il ne lui manque que la
queue de pie et le haut de forme.
Kermarec a éclaté de rire. Cela faisait longtemps que ce
n'était plus arrivé.
-Pour votre gouverne, les mecs, le barbichu que vous voyez sur
l'écran s'appelait Trotski. Un révolutionnaire russe. Un
bon
pote de Lénine. Apparemment, les photos montrent son
arrivée
au Mexique. La grande brune à côté de lui, c'est
Frida
Khalo.
-C'est qui ça ? On dirait une marque de pâté pour
chat.
-Ernesto, ce que j'aime chez toi, c'est ta grande culture.
-La culture c'est comme la confiote...
-Je sais : moins on en a, plus on l'étale. Mais il y a quand
même des limites. Frida Khalo, c'était un peintre mexicain
des
années 1940. La femme de Diego Riviera.
-Et elle couchait avec Trotsky ?
-J'en sais rien. Pourquoi ?
-Parce que tes photos à la con m'ont l'air vâchemet
banales.
J'ai du mal à croire qu'on ait pu zigouiller deux branquignoles
pour
mettre la main sur de la daube pareille.
Lemasson a achevé sa bière avant d'interrompre la
conversation par un rot magistral, immédiatement suivi d'une
remarque pertinente.
-Ouais. Moi aussi, j'ai du mal. Et il y a un autre truc qui me
chiffonne.
-Was ?
-La taille des fichiers.
-Comment cela ?
-Les photos ont été scannées mais pas
compressées. D'habitude, les internautes...
-Les zinterquoi ?
-Les internautes, les belous qui utilisent l'internet, et ben ils
préfèrent compresser leurs images pour réduire
l'encombrement. Ce qui permet de les transmettre plus vite. Or
là,
il n'y a que cinq clichés mais ils sont au format PICT et ils
pèsent tous plus d'un méga. Gouaziou a eu besoin de cinq
disquettes pour stocker tout ça. Alors qu'en les compressant au
format JPEG, tout tenait facilement sur la même disquette.
-Je pige queudale à ton jargon médical, docteur. Mais t'en
conclues quoi ?
-La seule explication que je vois, c'est qu'il voulait les publier.
C'est
pour cela qu'il a préféré garder le grand
format.
-Ta théorie me laisse aussi sceptique qu'une fosse...
-Waf waf.
-Ernesto n'a pas tout à fait tort. Chelou cette histoire. Je
connais
un dingo d'informatique qui bricole dans le piratage. Je vais lui
demande
d'ausculter ces disquettes de plus près. Au cas où...

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