Chapitre 27
Ala fac, la grève était
finie. La réforme de la réforme ne passerait pas. On avait
gagné. Alors ce n'était plus des centaines mais des milliers
de gambettes estudiantines qui déambulaient sportivement dans les
couloirs surpeuplés. Toutes les trois secondes, avec la
précision d'un métronome, Gomez se retournait pour mater un
popotin ragaillardi par la reprise des cours. Kermarec lui
décryptait les slogans noirs peinturlurés sur les murs. On
aurait dit une sous-préfecture du Finistère récemment
visitée par des agriculteurs en colère. Sauf qu'en lieu et
place du traditionel "Bruxelles nous crève", on pouvait lire
des dazibaos du genre : "aux chiottes la mondialisation et cette
Maastrichienne de vie ".
Les amis d'Éric Gouaziou avaient pour nom Ludo di Vacreni et Laurent
Moncollomb. Un petit rouquin à lunettes et un grand brun qui
planquait ses bajoues derrière des roufflaquettes à la Carlos
Menem. Tous deux étudiants de 3ème cycle.
Spécialité : Amérique Latine.
-Vous ne faites pas très Italiens, dans votre genre.
-Normal, je suis Norvégien d'origine.
-Ouais, c'est bien ce qui me semblait. Vous avez une idée pour le
meurtre de Gouaziou ?
-Bien sûr.
Kermarec trouvait le Conhbendit de service aussi sympathique qu'un Oustachi
mais pour la première fois depuis le début de son
enquête quelqu'un allait le sortir du brouillard, pour ne pas dire de
l'obscurité, du schwartz total. Alors il n'allait pas faire le
difficile. Il s'est même fendu d'un sourire qui devait pas mal
ressembler à ceux que décoche le gougnaffier d'ArmorRenting
de mes deux.
-Et bien je vous écoute.
-Ben, c'est un peu hard à raconter comme cela de but en blanc,
mais... bon... voilà... Éric était pédé
comme un cachalot.
-Pourquoi comme un cachalot ?
-Bon, comme un phoque si vous préférez.
-Vous faîtes erreur. Cette expression ne fait pas allusion
à
l'animal, mais à la voile du même nom qui
s'écrit F.O.C.
-Vous êtes sûr de votre coup ?
-Oui. Il se trouve que le foc prend le vent par derrière si vous
voyez où je veux en venir. Cela dit, il y a des palanquées
d'homos qui jouent à touche pipi en France et en Navarre. Ce n'est
pas pour ça, qu'on retrouve leur joli minois ratatiné sous
deux mètres d'eau.
-Ouais, mais lui il traînait dans des réseaux ach'ment
chelou...
-C'est à dire ?
-Ben, des dark rooms et des teufs sado-maso.
-Vous pouvez me donner le nom de ses petits copains ?
-Heu, des noms pas vraiment. Mais des prénoms en revanche, pas de
problème. Il parlait souvent d'un certain Jean-Pierre, et aussi de
Jérémi.
-C'est tout ?
-Heu, il y avait aussi Benjamin.
-D'autres ?
-Je ne me souviens pas là, comme ça.
-Des boîtes, des bars ?
-Ben c'était un habitué du petit parc au-dessus de la piscine
Saint-Georges.
Kermarec mémorisait toutes ces informations. Surtout ne pas oublier
de poser toutes les bonnes questions. Le grand brun n'avait pas encore
desséré les chicots.
-Et vous, monsieur Moncollomb, vous confirmez tout cela ?
-Moi, je ne collabore pas avec la polizei.
-Ah ouais, warum ?
-Because vous n'êtes que les cerbères d'un pouvoir faussement
légitimé par de pseudos élections démocratiques.
Une clique de politicards verreux au service de la grande
délinquance internationale et...
-Tiens, un néo-soixantehuitard...
-Pas du tout. En soixante huit, les fils de petits bourgeois faisaient
joujou avec les pavés pour se donner des sensations. Leur
révolution, c'était une connerie grosse comme le bide de leur
paternel. Des grandes phrases et des bons sentiments. Même leur Che
Guevara c'était de la mouise en tube.
-Tu n'as pas forcément tort. Mais je ne vois pas où tu veux
en venir ?
-Vous vous rappelez de la manif' des marins pêcheurs ?
-Ouais.
Kermarec avait lu dans un rapport qu'entre les CRS et les mobiles, on avait
ramassé plus de soixante dix blessés. A la fin de la
journée, la police et la maréchaussée avaient
épuisé leur dotation annuelle en lacrymo.
-Et bien ça, ce n'est qu'un avant-goût du hors d'oeuvre qui
vous attend. Parce que quand ça va pêter pour de bon, je vous
jure que vous allez la sentir passer.
-Qu'est-ce qui te fait dire que cela va pêter ?
-Pas besoin d'avoir bouquiné Marx pour comprendre que le capitalisme
arrive à l'extrême limite de ses contradictions.
-Vous savez, moi je préfère Groucho à Karl. Et la
macro économie, j'y pige queue de chie. Je ne suis qu'un flic. Petit
QI.
-Je n'en ai jamais douté. Mais il ne vous aura pas
échappé qu'il y a 3 millions de chômeurs dans ce pays.
Et ça, ce sont les chiffres officiels. En réalité en
comptant les stagiaires, les pré-retraités et tout le
tralala, on ne doit pas être loin de 5 millions. La classe dirigeante
nous assène que c'est conjoncturel. Conjoncturel, mon cul ! Cette
merde dure depuis 20 ans et ça n'a aucune raison de
s'améliorer. Le truc c'est la technologie. Partout les capitalos
achétent des machines pour remplacer la main d'oeuvre. Alors les
prolos perdent leur taff. Du coup tu penses bien qu'ils arrêtent de
consommer. Et moins ils consomment, plus l'économie se casse la
gueule. C'est un cercle vicieux. Vicieux et inextricable. Vous pouvez
triturer ce merdier dans tous les sens, il n'y aucune solution. A terme, la
cata est inévitable.
Le petit rouquin a tiré les conclusions pour son copains.
-Ouais. Les rupins sont de plus en plus friqués. Et les pauvres de
plus en plus nombreux. Donc ça va finir pas castagner
sévère. Et vous les flics, vous serez dans le mauvais camp.
Celui du pouvoir agonisant...

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réalisée par Oscar G