Chapitre 31
Le premier bistrot sur la route faisait
aussi épicerie, charcuterie, maison de la presse, bouteille de gaz
et tout le toutouim. Faut dire que Bourbriac, ce n'est pas Shanghaï.
Au train où la démographie dégringole, il y aura
bientôt moins de Breizous dans la lande bretonne que de Mohicans dans
les bouquins de Fenimore Cooper.
Chignon blanc sur la tête, oeil sévère, blouse noire en
tergal, la vieille Alphonsine Goaz Duf règnait derrière son
comptoir depuis 1924.
-Facile à s'rappeler, c'est l'année du procès
Guillaume Sézenec. On n'parlait plus qu'd'ça de ce
temps-là.
-Ya vat. Zé zé guire.
En alignant successivement deux phrases en langue indigène sans en
massacrer la syntaxe ou l'accentuation, Kermarec avait
instantanément gagné la considération de la vieille.
Du coup, la mère Goaz Duf a bazardé le vouvoiement qu'elle
réserve d'ordinaire au curé et aux rares VRP
égarés dans les parages.
-Gast! T'es bien jeune pour parler Breton, toi.
-C'est ma grand-mère qui me l'a enseigné. Elle me gardait
quand j'étais petit.
Après dix minutes d'un interrogatoire en règle, la
mère Goaz Duf s'est rappelée qu'elle tenait un café et
que, par voie de conséquence, les deux étrangers qui venaient
de passer à la question avaient peut-être soif. Ces
choses-là arrivent souvent dans les bars.
-Bon c'est pas l'tout. Mais k'est-ce z'allez bouar ?
-Un demi et un porto.
-Un porto ? Olavat ! On sert pas ça beaucoup par ici. Mais je
crois qui m'en reste un fond.
Le reliquat de porto en question avait été mis en bouteille
avant l'arrivée au pouvoir du dictateur Salazar. Ce qui lui donnait
son p'tit goût de café mexicain trop bouilli. Mais on
n'était pas là pour causer pinard.
-Vous avez appris pour les Gouaziou.
-Bien sûr, malez doué ! Ici, on est au courant de tout
avant que ce soit marqué dans le journal.
-Alors vous savez peut-être qui a fait ça.
-Benigued ! Tut fal en tous cas ! On ne fait fait pas du mal aux
gens comme ça. Y'a k'les Boches pour faire des vilaineries
pareilles.
-Vous avez dû connaître le vieux Gouaziou, vous.
-Connu, connu, c'est beaucoup dire. J'étais déjà
mariée depuis longtemps quand il a acheté sa ferme par ici.
Un drôle de coco, celui-là. Jamais à l'église...
Toujours dans la politique.
-Parait qu'il n'était pas bien vu de tout le monde.
-Pas bien vu ? Tu rigoles ou quoi ? Fidamedoué, avec toutes
les vâcheries qu'il a faites dans la Résistance.
-Des vâcheries ?
-Enfin, c'est compliqué. Si tu veux, il y avait plusieurs groupes de
maquisards dans le secteur. Et Gouaziou avait le sien. Que des communistes.
Beaucoup d'Espagnols.
-Des Espagnols, ici ?
-Ouais, des fanatiques avec ça. Des zantifachisses. Ils avaient
perdu la guerre chez eux, alors ils se cachaient chez nous. Mais
c'était des drôles de bandits. Parait même que chez eux,
ils brûlaient des religieuses. Pire que les Boches, à la
limite. Alors tu penses bien que ces couillons-là étaient mal
vus par certains. Même que des fois, il y avait du sacré
rififi. J'ai souvenance que pendant le débarquement, le ton
était monté.

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