Chapitre 32
Fraîchement embauché par
la maison Poulaga, l'enquêteur stagiaire Philippe Lemasson
écopait comme de juste de toutes les corvées de chiottes.
C'était sa première tournée des grandes duchesses.
Quand il est entré dans l'estaminet, la sono sussurait un Yellow
Submarine, en version japonaise par Akiko Karrazawa. Le barman l'a
détaillé avec un air de douanier grec.
-Qu'est-ce-que je te sers Marie-Madeleine ?
-Un tuyau dans un grand verre.
-Qu'est-ce qui vous fait croire que je suis un indic mon chou ?
-Une confidence de mon copain, l'inspecteur Gomez.
-Une grosse brute avinée celui-là.
-Cela te branche deux jours en cabane pour outrage aux gens ou un truc de
ce goût là ?
-Hé, ho, du calme.. Si on ne peut plus plaisantez...
-Nan, "mon chou", on ne peut plus. Parle-moi d'Éric Gouaziou.
-Le noyé du canal ? J'ai vu sa gueule dans le Télégramme de Brest. Mais je ne le connaissais pas.
Juré.
-Jamais traîné dans ton rade ?
-Pas pendant mon service. Moi, les beaux mecs, je les repère de
suite et je ne les oublie jamais.
-Jean-Pierre, Jérémie et Benjamin ? Cela te dit quelque chose
?
-Écoutez, j'en connais cinquante moi des folles qui s'appellent
comme cela. Alors je ne vais pas m'amuser à vous les
énumérer toutes...
-Ben si justement. Il pleut dehors et j'ai tout mon temps. Alors
amène-moi une Guiness bien tiède et de quoi noter.
***
Théophile Lemoal était le héros de la commune. Le
dernier résistant encore vivant. Malgré 88 balais au
compteur, il continuait à couper des cordes de bois à la
hache. A vue de pif, son stock de buches devait pouvoir alimenter la
cheminée non stop pendant au moins deux ans. Ce qui signifiait qu'il
n'avait pas l'intention de calancher toute de suite.
-Gouaziou ? Le jeune n'était pas un mauvais gars. Le père non
plus d'ailleurs. Mais fidamdoué, j'en dirais pas autant du
vieux, celui qui est allé se faire sonner les cloches chez le bon
Dieu l'année dernière...
Gomez buvait ces paroles tout en sirotant très lentement un godet de
tord-boyau alambiqué par le vieux. Assis sur le même banc,
Kermarec songeait à ces polars de Tony Hillerman dans lesquels les
flics sont des indiens Navajos qui ne posent jamais de questions et
laissent le silence s'occuper de l'enquête. Le vieillard vivait seul
dans une bicoque tri-centenaire qui suintait l'humidité et puait le
vieux chien. Le sol était en terre battue. Les murs bavaient du
salpêtre. Apparemment, il n'y avait pas de WC. La déco se
résumait à une photo de mariage des grands-parents et au
calendar des PTT. Le téléviseur datait des années
1960. Un célibataire à tous les coups. Ce type devait toucher
une retraite de misère. En promenant ses narines au-dessus de son
verre, Kermarec se demandait comment on peut vivre si vieux sans crever
d'un ulcère quand on tête de la bibine aussi forte. Même
les Irlandais n'ont jamais distillé une mixture pareille. Dehors, on
entendait la pluie tomber à grosses gouttes.
-Yec'hed Mat !
-Yec'hed Mat !
Dans un coin, une vieille pendule à balancier faisait grincer des
secondes qui duraient plus longtemps qu'à la ville.
-Moi ce qui m'étonne, c'est que le vieux soit mort dans son lit. Ce vrilouz-là, y'avait un paquet de gars dans la commune qui lui auraient bien fait la peau.
-Pourquoi ?
-Pourquoi ? Parce que pendant la guerre ce n'était pas du
joli-joli...
-Un collabo ?
-Non. Les collabos, tu penses bien qu'on leur a fait leur fête.
-Ben alors ?
-C'est compliqué comme histoire. Et on n'a jamais rien pu prouver.
C'était le chef d'une bande de maquisards communistes du
côté de Coat-Liou. Surtout des étrangers qui n'en
faisaient qu'à leur tête. Des zanarchisses, en sommes. Il n'y
avait jamais moyen de s'entendre avec eux. Au moment du
débarquement, on attendait un parachutage qu'on n'a jamais eu. Alors
que eux, comme par hasard, ils se pavanaient avec des mitraillettes dans
tout le canton.
-Vous voulez dire qu'ils vous ont volé des armes qui vous
étaient destinées ?
-En tous cas, à l'époque c'est ce qu'on pensait.
Gomez et Kermarec ont quitté le hogan du vieux à la nuit
tombante. Il crachinait.
-Qu'est-ce que tu en penses ?
-Encore un triste dont aucune donzelle n'a voulu parce qu'il était
paysan.
-Nan, je te parles du calva.
-Ouais, il arrache. Mais ça vaudra jamais un tawny.

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