Chapitre 33
Louis-Alphonse Mouchard s'est
installé dans le fauteuil. Il a demandé un petit
rafraîchissement. Zaza, le coiffeur le plus chic de la ville s'en est
étonné. Mouchard était un habitué. Mais
d'ordinaire, il ne passait à la tondaille qu'une fois tous les deux
mois. Pour ce qui lui restait sur le caillou, c'était d'ailleurs
largement suffisant. Là, en jetant un oeil sur le cahier de
rendez-vous, il s'est aperçu que son client était déja
venu moins de trois semaines auparavant. Soit il était amoureux,
soit il cherchait du boulot.
-Alors Zaza, les affaires tournent ?
-Couci-couça. C'est toujours le même problème. Les gens
n'ont plus de sous. Alors ils se coupent les tifs eux-mêmes. Faut les
voir se promener dans les rues avec leurs scalps à moitié
massacrés.
-Pour sûr.
Louis-Alphonse Mouchard n'avait jamais décroché le prix
Albert Londres et s'en voyait fort mari. Il aurait donné un an de sa
petite vie pour un vrai scoop, un petit Watergate dont il serait à
la fois le Carl Bernstein et le Bob Woodward, le grand
révélateur, l'homme par qui le scandale fut enfin connu. Mais
queudale. Des chiens écrasés sur des départementales,
des concours de pétanque, des cérémonies du 11
novembre et des inaugurations de MJC. Alors quand les cadavres se sont mis
à pousser autour des Tontons Flingueurs, le journaliste a senti que
son heure était enfin venue.
Au début, l'affaire se présentait mal. Ses interlocuteurs
habituels prétendaient ne rien savoir. Black out total. A croire que
ce salopard de Kermarec avait donné des consignes Même ses
meilleurs indics à la préfecture jouaient les ignorants.
Heureusement il lui restait le coiffeur. Le salon de Zaza pratiquait des
tarifs parfaitement prohibitifs. Tout ce que la ville comptait de notables
passait donc entre ses ciseaux. Ce qui lui assurait de confortables revenus
et lui permettait de glâner une foule d'informations au fil des
conversations sur la pluie et le cours du deutche mark. Tout l'art de
Mouchard consistait ensuite à lui tirer les vers du
pif.
***
Jamais en 57 ans, personne n'avait prêté grande attention
à Annick Lagadu. A part son regretté mari bien entendu.
-Mais cet abruti a trouvé moyen d'aller se faire
écrabouillé par un chauffard, deux ans après notre
mariage. Rendez-vous compte !
Attablés dans la cuisine, plantés devant un petit verre de
Grappillru, les deux gendarmes et Ernesto Gomez prenaient des airs de
compatissants. Ce qui ne les a pas empêché de recadrer le
débat.
-Et vous n'avez rien remarqué de bizarre récemment dans le
voisinage ?
-Ma fois, je ne crois pas.
-Une camionette blanche ?
-Ah oui, j'ai vu le fils Gouaziou au volant d'une grande camionnette.
C'était il n'y a pas longtemps. Ils avaient l'air d'aller vers
l'ancienne ferme d'Anatole Boniec.
***
-Dites donc, sacré barouf en ce moment en ville.
-M'en parlez pas. Y'en a marre d'leur
festival de rock à la
mords-moi-le-noeud. Vivement que ça se termine. Que de la viande
saoule tous les matins devant ma boutique. J'en ai même surpris un en
pleine miction sur ma vitrine.
-Heu, en pleine quoi ?
-Miction. Du latin mictionis, un dérivé de
mingere. Faire pipi quoi...
-Ah oui, dit comme ça, je vois mieux. Vous avez vu tous ces meurtres en ville ?
-Je pense bien. On n'est plus en sécurité. Moi, je ne vais
plus me promener sur le canal.
-Encore une histoire de drogue, à tous les coups.
-Non, apparemment, d'après ce que j'ai entendu, ce serait
plutôt une affaire d'espionnage.
-Ah bon ?
-Ouais, le cadavre qu'ils ont trouvé dans le bar... il parait que ce
serait un Russe. Je vous dégage encore un peu sur les
côtés ?
-Oui, s'il vous plait. Un Russe, vous êtes sûr ?
-Certain. Il a été abattu par la CIA.
Alelluia. Louis-Alphonse Mouchard reniflait le scoop à pleines
narines.
-La CIA ? Pas possible ?
-Si. Je le tiens d'un client qui travaille au commissariat.
-Et la police n'a toujours arrêté personne ?
Zouzou s'apprêtait à répondre quand un attroupement
dans la rue a attiré son attention. Une dizaine de personnes
faisaient de grands gestes désespérés autour d'une
Porshe dernier cri. Sa Porsche !

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