Chapitre 4
Pendant toute une journée, trois
médecins légistes ont fait un brin de causette avec le mort.
L'inspecteur Gomez qui avait foiré sa première année
de médecine ne manquait jamais une occasion d'aller voir besogner
ceux qui auraient pû devenir ses confrères. Sans doute cela
lui rappelait-il le bon vieux temps où il bizutait les petites
carabines...
C'est le gros docteur Demitriades qui a pris la parole de sa voix de
stentor.
-Génial votre client. Faudrait nous en amener un peu plus des comme
lui. Cela nous change des SDF emportés par le froid et la
vinasse.
-Quel genre de bonhomme ?
-Etranger à coup sûr.
-Ah ouais ? Warum ?
-Because sa dentition. Le gars avait des composites comme je n'en ai jamais
vus. Peut-être un gabier des pays de l'Est...
-Autre chose ?
-Un peu mon neveu. Ce monsieur est un récidiviste. Il avait
déjà reçu une balle dans l'épaule il y a
quelques années. Et du gros calibre si j'en juge par les
dégâts. Et un autre machin qui me chiffonne : il porte plein
de marques bizarres sur les jambes. On dirait des brûlures de
cigarettes.
-Comme dirait Kermarec, le tabac est un fléau.
-Avec des vannes pareilles, pourriez animer une émission sur TF1,
vous.
-Waf waf...
-Avant que je n'oublie, encore un truc marrant. Votre copain avait dix
billets de 10 dollars dans une semelle de chaussure. Des vieux biftons. Les
numéros ne se suivent pas.
***
Cela faisait maintenant cinq jours que le meurtre avait eu lieu. Et
l'enquête n'avait pas progressé d'un pet. Queudale. Nichts.
Nada. Les canards locaux avaient tous publié de jolis petits
articles surchargés d'hémoglobine et de supputations. Dans un
papier ponctué de "on croit savoir", Louis-Alphonse Mouchard
déplorait "l'insécurité grandissante" et
"le laxisme de la municipalité". Pour finir, il en remettait
une bonne couche sur les nuisances sonores, "véritable pollution
qui prive de sommeil toute une partie de la population dans le
centre-ville." En clair : trop de bistrots et trop d'ivrognes
hurlant l'internationale à 1 heure du matin sous les fenêtres
des rares qui avaient encore du boulot et travaillaient le
lendemain.

Tous les soirs, Kermarec et Gomez venaient écluser "un porto et
une mousse" aux Tontons Flingueurs, histoire de vérifier que
rien ne leur avait échappé. Après ses trois
Kronembourg règlementaires, Gomez a commandé une Hatuey et
des Gitanes maïs. L'inspecteur crapotait ses trois paquets de clops
par jour. Il aurait bien aimé arrêter avant que le cancer ne
finisse par lui bouffer les poumons. Mais il ne pouvait pas. Il avait
déjà essayé, mais la privation de nicotine
décuplait sa nervosité. Et ça, c'était mauvais
pour la santé des petits voyous qui lui tombaient sous la main.
L'expression passage à tabac tirait probablement son origine d'une
pareille mésaventure survenue jadis à un confrère. En
désespoir de cause, l'inspecteur avait même participé
à une grande étude psycho-quelque chose sur la
modélisation des phénomènes d'addiction.
D'après le jeune chercheur qui pilotait l'enquête, il y avait
une corrélation évidente entre sa tabagie et un grand
déficit affectif dans sa jeunesse. Il pensait à tout
ça en éclusant sa bière.
En y regardant de plus près, la mousse soit-disant cubaine
était brassée dans le Maryland aux
Younaïteudstêts. Encore une arnaque du marketing. Un bon
coup de la famille Bacardi, les proprios de la marque de rhum du même
nom. Ces rupins-là avaient quitté Cuba après la
revolución. Certes, leur binouze n'était pas aussi
fadasse que la Budweiser yankee. Mais elle ne pouvait pas pour autant
prétendre à comparaison avec de la bonne vieille roteuse
bavaroise. Y'avait pas à tortiller : pour la bière, les
machines-outils et les bagnoles, les Schleus boxaient dans la
catégorie supérieure. D'ailleurs, il allait bientôt
recevoir sa nouvelle BMW. Il avait choisi le dernier modèle deux
portes avec sièges en cuir, fender und so weiter. Un seul
blimse le turlupinait : c'était le fisc. Car bien évidemment,
ce n'est pas avec un minable salaire d'inspecteur qu'on peut s'octroyer un
carosse à 25 patates et le train de vie qui va avec. En fait, Gomez
avait discrètement investi des billes dans une boîte de nuit
qui lui rapportait du feu de dieu. Grâce à un système
de double billeterie, tout le bénéfice lui était
versé en liquide... net d'impôts. Il récupérait
chaque année assez de billets pour remplir une lessiveuse.
Pour pouvoir admirer de près les formes de la serveuse, Gomez avait
dû bousculer pas mal de cow boys solitaires accrochés au
comptoir. Faut dire que depuis le début de la semaine, une foule pas
croyable débarquait en pélerinage. La plupart de ces badauds
n'avaient jamais mis les pieds ici auparavant. Ils se pointaient en curieux
plus assoiffés de frissons que d'alcool. A tout hasard, Kermarec
avait fait garer un soum en face du troquet. Dans cette camionnette,
derrière une vitre teintée, l'enquêteur stagiaire
Philippe Lemasson utilisait un Nikon F4 équipé d'un
téléobjectif 300 mm 2,8 apochromatique pour tirer le portrait
de tous les clients qui sortaient de l'établissement. D'après
ses calculs, le matos qu'il avait entre les mains représentait sept
mois de son salaire de flic. Parfois, Lemasson se disait qu'en
photographiant Caroline de Monac, il se ferait dix fois plus de blé.
C'était une option de reconversion qu'il faudrait étudier de
près.

Une demi-heure avant la fermeture, P'tit Steff est entré dans le bar
au bras d'une jeune blonde un chouia grassouillette fardée comme
Klaus Nomi et frippée comme Nina Hagen. Une cigarette pendait
mollement à la comissure gauche de ses lèvres noires. P'tit
Steff portait des bottes mexicaines, un pantalon moulant rouge et une veste
vert pomme sur laquelle il avait bombé quatre lettres en noir :
F.U.C.K.
-Inspecteur Gomez. Police. J'aimerais vous poser quelques questions.
-J'emmerde les keufs. Tu peux aller te brosser avec tes questions putain de
ta race. Pasquaboy !
-J'aime bien les mecs dans ton genre. Ils ont du caractère. Pas
comme tous ces nabots qui se précipitent dans les commissariats pour
dénoncer leurs voisins qui ne payent pas leur redevance
télé ou qui font du tapage nocturne.
P'tit Steff s'attendait à une baigne de gros calibre dans
l'appendice nasal.
Et voilà que le flicaillon lui tartinait du
compliment devant témoins.
-Heu... Ouais... Normal...
-Et puis j'aime bien la musique qui dépote.
-Ben, heu... merci mec.
-Normal. Tu vois, le truc qui déconne, c'est toute cette
variétoche de daube qui endort ma populace. Tous des veaux devant
leur chiée de téloche.
-Ouais, là-dessus, t'as pas tort.
-A l'aise. Tu vois, je vais te dire un truc. La vraie zique, c'est celle
qui te sort des boyaux. C'est tripal ! On n'en a rien à battre des
jobards qui s'en vont potasser le solfège à la Sorbonne !
-Ouais, bien dit, mec. Nous, on s'en branle du solfège. D'ailleurs,
on l'connait pas. Et ça nous empêche pas de jouer.
-Tu m'étonnes ! L'important, c'est l'énergie.
-Ouais, faut qu'y'ait du jus, des kilowatts, des décibèles.
-Zactement. Faut d'la patate Vous prenez combien par concert ?
-Ben, ça dépend mec, pourquoi ?
-Je fais une mégateuf la semaine prochaine, dans ma barraque sur
l'île de Bréhat. J'ai invité un pote à moi qui
bosse chez Boucherie Productions. Alors, je me disais que ça serait
cool de louer un groupe pour la soirée.
-Boucherie ? Whaaaa... Puissant !
-Ouais, à donf. Il y aura aussi Luc Taï.
-Le mec de la Souris ?
-Ouais. La frangine de ma femme sort avec sa gonzesse. Mais on les voit pas
souvent. Ils tournent à mort.
-Ouais, à donf.
-Donc, je me disais que ça serait bien d'organiser un boeuf tendance
hard noïze. Mais si tu viens, faut pas que ça me
coûte plus de 5000 balles. C'est pas le Pérou, mais vous serez
logés et nourris.
-Ouais, bonnard comme plan. Faut que j'en cause aux autres.
-Normal. Le mieux, c'est que tu passes me voir demain vers 11 heures. Tiens
v'la l'adresse au bureau. A l'entrée, tu demandes Ernesto Gomez.
Pour ne pas exploser de rire, les deux inspecteurs ont quitté le
bistrot, emportant une canette pour Lemasson qui venait de terminer sa
quatrième pelloche de Kodak Tri-X poussée à 800
ASA.
-Ca va Ducon ?
-Va te faire foutre Gomez.
-Fais pas la gueule, on t'a amené du ravitaillement. On n'est pas
chien avec les stagiaires.
-Muchas gracias. J'ai vu défiler plus de 150 personnes. Pas
vraiment que des rockeurs. Erwann, t'espères vraiment que l'assassin
va se repointer ?
-J'en sais trop rien. D'après Demitriades, le mort serait un rusko
ou quelque chose comme cela.
-Je croyais qu'il ne trimbalait pas de papires ?
-Ouais, mais il a eu des soins dentaires assez moyen-âgeux. Des
plombages comme en portait ton grand-père.
-M'étonnerait. On a toujours eu de très bonnes dents dans la
famille.
En temps normal, Kermarec aurait au moins souri par politesse. Mais son
esprit était déjà ailleurs. Son instinct venait de se
réveiller en lui criant quelque chose très fort. De l'autre
côté du canal Saint-Martin, presque en face du bar, se
trouvait un grand bâtiment où pas mal de fenêtres
demeuraient encore éclairées malgré l'heure
tardive.
-Dis donc Erneste, ça ne serait pas le logo de l'auberge de
jeunesse, le truc sur la maison en face ?
-Ouais, c'est l'auberge. Elle est plutôt pas mal d'ailleurs.
-Tu connais ?
-Ouais.
-Et tu ne pouvais pas le dire plus tôt ?
-Ben pourquoi ?
-On retrouve le cadavre d'un étranger à 300 m de l'auberge de
jeunesse... et tu ne vois pas le rapport ?

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Cette page a été réalisée par Oscar G