Chapitre 51

La sono laissaient ouir la douleur d'une guitare anorexique. D'épaisses volutes de fumée se taillaient un chemin dans l'air encombré de cris, de rires et de miaulements. Par kilos entiers, la nicotine s'en allaient goudronner les poumons ravagés des drôles de hibous qui brûlaient leur nuit aux Tontons Flingueurs. Une heure avant la fermeture, la dernière bouteille de porto avait fini par échouer dans la poubelle, sous le comptoir. Bien fait pour sa gueule : elle n'avait qu'à pas être vide.

En désespoir de cause, l'inspecteur Kermarec avait porté son dévolu sur la Tequila Boum-Boum, une mixture de pompiste vendue dans un dé de deux centilitres. Un ersatz de méthanol. Un jus de volcan. Un mélange de compétition. Bref, du poison de première catégorie. A côté de ce coktail-là, même les bouilleurs de crus polonais retiraient leur casquette.

A propos de casquette, Ernesto Gomez en tenait une autre. La faute à Gold Braü, une roteuse luxembourgeoise qui n'a jamais connu la notoriété malgré ses 4,8 % de bonne volonté. Le problème, c'est qu'il fallait en ingurgiter des hectolitres pour apprécier ses charmes. Alors toutes les 10 minutes, Gomez abandonnait son acolyte pour aller dire deux mots à Jacob Delafond. Ces vidanges répétitives lui donnaient l'occasion de réfléchir à l'enquête sous une autre perspective.

Lola avait disparu en plein service. Sans laisser d'explication. Sans même prendre son sac à main. Et sans que personne ne remarque son départ. Volatilisée. Une visite dans son appartement de la rue Saint-Michel n'avait rien donné. En tout cas, rien à voir avec l'enquête. Juste un grand plongeon dans une vie privée. Kermarec avait pu reconstituer quasiment tous les épisodes entre la maternelle et le départ du dernier amant. Depuis, il tirait une tronche de garde-barrière.

-Dis donc, Erwan, tu serais pas en train de te beulincher la goutière par hasard ?
-Moins que toi, ça me rassure.
-Tu sais, à mon avis, cette gonzesse...
-Ta gueule !
-Eh, oh...! C'est pas parce que... parce que...
L'inspecteur Gomez semblait ne plus se souvenir de la fin de la phrase. Il avait détourné son regard jaune crémeux pour le porter sur les amortisseurs d'une petite pétasse qui, d'après ses souvenirs, devait être la greluche de P'tit Steff, le brailleur en chef du Fucking Hard Side Quartet. C'est vrai qu'on aurait dit Nina Hagen. Juste un peu plus vulgaire.

-Vous parlez allemand ?
-C'est pour une corvée de chiottes ?
-Non, c'est pour boire un verre...
-T'allucine ou quoi ? T'envoies mon mec en taule pendant deux jours et tu voudrais que je trinque avec toi ?
-Ah oui, c'est vrai. Je ne me souvenais plus de ça. Notez bien que ça nous a permis de faire connaissance. Charmant votre ami. Très cultivé. J'ai beaucoup appris sur l'Acid Noise durant ces deux jours.
-Ah bon ?
-Oui, vraiment. Au fait, il n'est pas là ce soir?
-Il est parti il y a 20 minutes. Il mixe dans une rave.
Tout en dégainant son paquet de Gitanes, Gomez s'est rapproché de la jeune fille dont l'odeur n'était répertoriée chez aucun parfumeur.
-On a tous des rêves quand on est jeune.
-Moi, je voulais être pianiste. Et vous ? Vous faites quoi ?
-Tu crois tout de même pas que je bosse ?
-Pourquoi pas ?
-Dis donc, mec... Tu mattes les informations des fois ? Le chômdu, t'as entendu parler ?
-Ouais. Mais il y a quand même du taf. Tiens, regarde, si ça se trouve les Flingueurs vont avoir besoin d'une nouvelle serveuse. Les yeux vitreux et rimêlés de Nina Hagen se sont brusquement animés d'une expression qu'Ernesto Gomez ne leur connaissait pas.
-Qu'est-ce qui te fait croire ça ?
-Son sac à main. Elle s'est barrée en le laissant sous le comptoire. Jamais une femme ne fait ça. Cette disparition pue le kidnapping. Et depuis quelques temps, je ne sais pas si tu as remarqué, mais les gens qui disparaissent on les retrouve passablement troués. Nina Hagen restait sans voix. Ses deux grosses lèvres noires finissaient de broyer une gitane déjà à demi-consumée. Ernesto Gomez s'apprêtait à reprendre l'offensive quand la voix rocailleuse d'Erwan Kermarec s'est fait entendre dans le creux de son oreille gauche.
-Tu as une bonne assurance ?
-Ouais, pourquoi ?
-Parce qu'il parait qu'il y a une BM au fond du canal et j'ai l'impression que c'est la tienne.






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Cette page a été réalisée par Oscar G