Chapitre 54

Alors Belmondo, parait que tu fais prendre des bains de minuit à ta Mazeratti ?
-Ta gueule.
-Dis donc, faudrait voir à rester poli. Parce que M'sieur Gomez est bien content de trouver ses p'tits copains des RG quand il s'enlise dans la mouise... Une tire à 20 patattes...! Tu sais, des fois, on se demande d'où tu le sors tout ce pognon...
-Ecoutez les mecs : je suis à la bourre. Je crois que j'ai quelque chose pour vous.
-Ouais, c'est quoi ?
-Je voudrais vérifier le passé politique d'une pouf un peu zarbe. -Tu cause bien le france pour un espingouin.

***


Erwan Kermarec avait défroissé sa fameuse feuille de papier sur laquelle s'entrelaçaient un inextriquable réseau de flèches, de carrés, de ronds, de noms et de points d'interrogation. On aurait dit un brouillon du théorème de Torricelli sur les liquides et les visqueux. Lemasson, qui avait passé un bac littéraire, patienta trois cigarettes avant d'oser d'interrompre le silence.
-Et ça donne quoi ce truc ?
En guise de réponse, l'inspecteur avait marmonné un phonème inconnu des linguistes, puis composé le numéro de téléphone de la capitainerie du port de Brest.
-Yannick, c'est Erwan. J'ai besoin d'un service.
Ancien bosco dans la marine marchande, Yannick Kenech'du avait connu la reconversion forcée à 55 ans. Un soir d'hiver, sa compagnie avait changé de pavillons histoire d'économiser de la charge sociale. Comme tout le monde, il l'avait appris dans Le Télégramme. Maintenant le bosco était Taïwanais. Le capitaine Philippin. Et le navire libérien. Quant aux bénéfices, leur traces s'évaporaient dans les circuits d'une fiduciaire luxembourgeoise implantée au Lichtenschtein.
-Ouais. Qu'est-ce qu'il y a pour ton service ?
Mieux pistonné que d'autres, Kenech'du s'était vu proposé un poste pépère et sédentaire pour attendre la retraite. L'inspecteur Kermarec l'avait rencontré un soir de bringue dans un bar de la rue de Siam. Cette nuit-là, l'homme s'était targué de pouvoir citer le nom de la moitié des 70 000 cargos, pétroliers, méthaniers et porte-conteneurs en service sur toutes les mers du globe. Pour l'autre moitié, il suffisait d'interroger son ordinateur.

-Juste une question. Un bateau qui s'appellerait Jaguar ou Ocelolt, ça te dit quelque chose ?
-Comment tu écris le deuxième blaze ?
-O-C-E-L-O-L-T.
-J'ai rien à Jaguar. Mais il y a un bien un vraquier qui se nomme Ocelolt Liner.
-Mexicain ?
-Immatriculé à Panama. Construit à Bremer Haven il y a 18 ans. Il a changé de propriétaire 4 fois. Actuellement, il fait du tramping.
-Du tramping ?
-Du cabotage si tu préfères. Il assire la ligne Hambourg-Tampico. Et Tampico, c'est au Mexique. Bingo. Kermarec a senti monté en lui cette étrange molécule qui fait frissonner le chasseur à l'approche du gibier. -Propriétaires ?
-Worldwide Shipping Incorporated.
-Kesseksa ?
-Une holding. Ces mecs-là ont des intérêts dans tout ce qui va du pétrole à la charcuterie artisanale.
-Et ça appartient à qui ?
-Des capitaux suisses, des fonds de pensions américains, des banques arabes... C'est l'auberge espagnole ces machins-là mon vieux. Tu sais, aujourd'hui, l'argent se promène au-dessus des frontières. Kermarec venait de se souvenir que Kenech'du remorquait aussi un long passé de syndicaliste. Ce qui le rendait sympathique, mais chiant. -Et il se trouve où, ce putain de rafiot en ce momment ?
-D'après mon ordinateur, il a touché le port de Saint-Malo, il y a environ deux heures.








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