Chapitre 55

Entre 8:02 et 9:17, ce vendredi matin, l'inspecteur Ernesto Gomez avait réalisé plus de découvertes qu'en deux semaines d'enquête. Le règlement eut voulu qu'il communiquât à son co-équipier le résultat de ses investigations. Mais le souvenir d'un certain pari et d'un décolleté canyonesque le poussait à jouer solo. Certes, l'inspecteur ne pouvait se départir d'une once de mauvaise conscience. Mais dans le plateau le plus lourd de la balance, se trouvait une pépé trop bien argumentée. Le genre de luronne dont le physique avenant suscite moult métaphores empruntées au vocabulaire automobile...
Et puis, il y avait les casseroles. En arrêtant lui même les maniaques du silencieux, Gomez ferait la une des journaux. Les excès de vitesse, l'ivrognerie, les marivaudages extra-conjugaux et le train de vie disparaîtraient de l'actualité.
Le policier songeait à tout cela en règlant ses jumelles sur la fenêtre du deuxième étage d'un pavillon rococo qui cachait sa misère derrière une haie de cyprès mal entretenus, à 8 kilomètres au sud de la ville.
De temps à autre, un visage inconnu aparaissait quelques secondes entre deux rideaux jaunis par le tabac gris. Visiblement, le rabougri était sur ses gardes. A coup sûr, il avait pensé à cadenasser la porte d'entrée. Tout dans cette histoire laissait accroire qu'on n'avait pas affaire à des amateurs. Les lascards devaient avoir un pris de gros sur les munitions. Un abonnement à la Société des Poudres et Explosifs. C'est en remarquant la boîte aux lettres qui se rouillait benoîtement près de la route, à l'entrée du jardin que l'inspecteur s'est souvenu que le pays comptait 80000 facteurs. Un grand sourire carnassier et des yeux de loup le firent alors ressembler à Yull Brynner dans l'"Oeil du Serpent".

***

Les trois camionettes Bedford immatriculées en Angleterre furent parmi les premières à s'extraire des hangars du ferry arrivé de Portsmouth. Si les douaniers avaient été plus vigilants, ils auraient remarqué l'étrange ressemblance entre les trois chauffeurs qui n'avaient d'ailleurs rien de britanniques, à part le faux passeport.

Après avoir serpenté quelques minutes derrières les entrepôts, les camionettes se sont garées sur un parking bien en évidence parmi des milliers de voitures. Au volant, des lutins au teint cuivré attendaient la prochaine averse. Rien de tel qu'une pluie bien drue pour vider les rues et se débarasser des témoins gênants.

Celle-ci arriva, après cinq cigarettes. Une belle saucée, dense, froide, venteuse et brutale à souhait. Du taillé sur mesure. Les camionettes ont redémarré pour venir longer lentement la coque rougeâtre d'un cargo fraîchement amarré.

En un éclair, huit silhouettes sombres ont dévalé le gangway pour s'engouffrer dans les véhicules qui déjà repartaient.

Personne n'avait remarqué ces hommes et leur sacs de sports dans lequel la plupart transportaient un pistolet mitrailleur Carl Gustav M45, 5000 cartouches calibre 9mm et quelques autres babioles dont on n'a jamais l'usage quand on s'en va en pic-nic.









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