ntre 8:02 et 9:17, ce vendredi matin,
l'inspecteur Ernesto Gomez avait réalisé plus de
découvertes qu'en deux semaines d'enquête. Le règlement
eut voulu qu'il communiquât à son co-équipier le
résultat de ses investigations. Mais le souvenir d'un certain pari
et d'un décolleté canyonesque le poussait à jouer
solo. Certes, l'inspecteur ne pouvait se départir d'une once de
mauvaise conscience. Mais dans le plateau le plus lourd de la balance, se
trouvait une pépé trop bien argumentée. Le genre de
luronne dont le physique avenant suscite moult métaphores
empruntées au vocabulaire automobile...
Et puis, il y avait les casseroles. En arrêtant lui même les
maniaques du silencieux, Gomez ferait la une des journaux. Les excès
de vitesse, l'ivrognerie, les marivaudages extra-conjugaux et le train de
vie disparaîtraient de l'actualité.
Le policier songeait à tout cela en règlant ses jumelles sur
la fenêtre du deuxième étage d'un pavillon rococo qui
cachait sa misère derrière une haie de cyprès mal
entretenus, à 8 kilomètres au sud de la ville.
De temps à autre, un visage inconnu aparaissait quelques secondes
entre deux rideaux jaunis par le tabac gris. Visiblement, le rabougri
était sur ses gardes. A coup sûr, il avait pensé
à cadenasser la porte d'entrée. Tout dans cette histoire
laissait accroire qu'on n'avait pas affaire à des amateurs. Les
lascards devaient avoir un pris de gros sur les munitions. Un abonnement
à la Société des Poudres et Explosifs. C'est en
remarquant la boîte aux lettres qui se rouillait benoîtement
près de la route, à l'entrée du jardin que
l'inspecteur s'est souvenu que le pays comptait 80000 facteurs. Un grand
sourire carnassier et des yeux de loup le firent alors ressembler à
Yull Brynner dans l'"Oeil du Serpent".
***
Les trois camionettes Bedford immatriculées en Angleterre furent
parmi les premières à s'extraire des hangars du ferry
arrivé de Portsmouth. Si les douaniers avaient été
plus vigilants, ils auraient remarqué l'étrange ressemblance
entre les trois chauffeurs qui n'avaient d'ailleurs rien de britanniques,
à part le faux passeport.
Après avoir serpenté quelques minutes derrières les
entrepôts, les camionettes se sont garées sur un parking bien
en évidence parmi des milliers de voitures. Au volant, des lutins au
teint cuivré attendaient la prochaine averse. Rien de tel qu'une
pluie bien drue pour vider les rues et se débarasser des
témoins gênants.
Celle-ci arriva, après cinq cigarettes. Une belle saucée,
dense, froide, venteuse et brutale à souhait. Du taillé sur
mesure. Les camionettes ont redémarré pour venir longer
lentement la coque rougeâtre d'un cargo fraîchement
amarré.
En un éclair, huit silhouettes sombres ont dévalé le
gangway pour s'engouffrer dans les véhicules qui déjà
repartaient.
Personne n'avait remarqué ces hommes et leur sacs de sports dans
lequel la plupart transportaient un pistolet mitrailleur Carl Gustav M45,
5000 cartouches calibre 9mm et quelques autres babioles dont on n'a jamais
l'usage quand on s'en va en pic-nic.