Chapitre 56

De mémoire de facteur, Padrig Le Coz n'avait jamais connu une tounée pareille. Un chauve brandissant une carte tricolore avait surgi sous la pluie et devant son pare-brise embué, l'obligeant à piler en pleine campagne.

Aboyant un "POLICE" gutural pour toute explication, le Kojak lui avait intimé l'ordre de se déshabiller, d'ôter ses lunettes, de grimper à l'arrière de la voiture et surtout de la boucler.

Le crâne du flic exposait une intéressante collection de cicatrices, d'ématomes et d'équimoses. On aurait dit la planète Mars. Quant à son torse, il semblait aussi velu que celui du Yéti au plus fort de l'hiver népalais. L'escogriffe trimballait également un bras dans le plâtre. Ce devait être par ailleurs un sacré buveur de bière, car sa bedaine rentrait difficilement dans l'uniforme fourni par l'administration postale.

Le Coz avait l'instinct suffisamment développé pour sentir que du sang Tchéchène coulait dans les veines de ce halebardier. Et dans ces conditions, mieux valait optempérer. Et puis, entre fonctionnaires, il faut bien s'entraider.

***

-Qu'est-ce que je fais ? Je monte à bord ?
-Non. Tu surveilles de loin. Et si quelqu'un descend à terre, tu le fais filer.
-Tu sais, il est amarré depuis deux plombes, ton raffiot. Si ça se trouve tout l'équipage est en train de se murger dans les bars du port.
-Je m'en doute. Mais je n'ai pas le choix. Et surtout préviens tes cow-boys : c'est dangereux. J'ignore à qui on a affaire, mais ça défouraille sur tout ce qui bouge.
Kermarec a raccroché après un "Kenavo" aussi sec qu'un arbuste dans le desert de Mojave.

Lemasson regardait le patron absorbé dans des méditations peu transcendentales. L'homme qui puait la sardine allait encore lui demandé une cigarette.
-Je peux te taxer une clope ?
L'inspecteur stagiaire s'est exécuté, dégainant à la fois les Malborough Light et les questions.
-Alors vous en pensez quoi ?
-Qu'un cargo c'est suprêmement pratique pour transporter trois tonnes de flingues.
-On les cueille en flag ?
-Je ne demande pas mieux. Mais je ne crois pas qu'ils possèdent la marchandise. S'ils avaient les pétoires, ils se feraient discrets. Or, ça bute dans tous les azimuts : Gouaziou. Ses parents. Sa copine. La greluche de Casanova. Mouchard.
-Celui-là, je ne vois pas pourquoi ils l'ont déssoudé.
-Pour faire diversion mon pote ! Simplement pour faire diversion ! Chez ces trous-du-cul, la vie humaine, c'est du consommable...

***

Gomez détestait le tergal qui lui démangeait la peau. Ce petit détail a fait monter son irritation d'encore un cran. C'est en se grattant la cuisse qu'il a appuyé sur la sonnette. Une minute s'est écoulée avant que la porte ne s'entrouve et que visage d'un jeune belâtre n'apparaisse dans le chambranle. -M'oui ?
-B'jour. Un recommandé pour monsieur di Vacreni.
-Il n'est pas là.
-Ah, c'est embêtant ça... Vous êtes de sa famille ? Pouvez peut-être signer à sa place ?

L'Appolon de service a avancé d'un pas et porter son regard sur le pli que tenait le postier. Une erreur fatale qui lui a coûté un coup de matraque suivie d'une perte de connaissance instantannée. Et d'ailleurs définitive. Car Gomez en avait marre des politesses. Alors maintenant, quand il cognait, c'était de toutes ses forces.





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