Chapitre 58

Venue du bout du couloir, une fragance fruitée signée Giorgio Armani tentait de séduire les narines de l'inspecteur Ernesto Gomez. Pour avoir folâtré avec plus de trombières que Robert Mitchum dans toute sa carrière, Gomez savait reconnaître des centaines de parfums. Les délicieusement épicés. Les inutilement snobs. Les subtilement élaborés. Les délicatement sucrés. Les atrocement chers. Les mauvais. Celui du bout du couloir mariait harmonieusement la jacinthe et la mandarine, avec comme une trace de clou de girofle dans le fond du flacon.
***

En reposant le combiné, Kermarec avait troqué ses yeux d'épagneul pour son regard de loup. Sa voix se faisait encore plus rauque. Et son haleine refluait des senteurs de sardines à l'ail.
-Lemasson, leur rafiot doit repartir avec 2000 fûts de myristate d'isophropyle.
-A vos souhaits patron.-Ta gueule ! 2000 bidons de ferraille. Tu vois ce que je veux dire ?
-Non.
-Tu planques des armes dans des bidons, tu les ressoudes et tu les remplies d'un produit dégueulasse qu'aucun douanier ne va reniffler.
-Et alors ?
-Et alors, dépêche-toi de me trouver un annuaire. Gouaziou a forcément acheté des bidons à une entreprise. Je veux savoir laquelle. Je veux savoir si ces barils ont été livrés et où.

***

Gomez a bondi sur la porte comme d'autres se jettent sur la nourriture : sans retenu. Le verrou n'a opposé aucune résistance. L'inspecteur s'est propulsé au milieu de la salle de bain, son arme pointée vers une jeune femme qui avait vieilli de 10 ans en quelques heures. Ses yeux rouges semblaient indiquer qu'elle avait connu quelques déboires.
-Vous êtes armée ?
-Non. Comment vous avez...
-L'instinct, ma chérie... L'instinct... Kermarec est un cérébrale, mais moi je carbure au senti, au flair. C'est mon côté animal et...

L'inspecteur Ernesto Gomez venait de plonger son regard dans la baignoire. Ce qu'il y voyait lui ôtait brusquement toute envie de faire de l'humour. Il s'est penché sur le lavabo pour vomir les deux pains au chocolat inutilement engloutis quelques heures auparavant.
-C'est quand même pas vous qui avez fait ça ?
-Non bien sûr. J'étais contre. Mais ils ne m'écoutent pas. Ils sont devenus complètement dingues.
-Et il a parlé avant de mourir ?
-Oui et non. En fait, il a surtout beaucoup hurler. Je crois qu'il n'était pas dans la combine d'Eric. Mais il connaissait une planque à lui.
-Quel genre ?
-Une vieille usine où il cachait des sans-papiers à l'occasion.
-Tes p'tits camarades sont partis vérifier ?
-Ouais. Vous êtes vachement sexy en facteur.


L'inspecteur a compris le message et accepté le marché. Malgré l'âpre remugle de vomi qui lui raclait la gorge, la transaction a eu lieu immédiatement.





Copyright © 1996 Association BUG et DF Verlag
Cette page a été réalisée par Oscar G