Chapitre 6

Image Map Illustration Polar6 Éric Gouaziou habitait dans un T2 vermoulu au deuxième étage d'une maison en bois et torchis que personne n'avait pensé à rénover depuis le 15ème siècle. Les agences immobilières demandent de petites fortunes pour ce genre de taudis sous prétexte que les bicoques préhistoriques ont "du cachet". Bien entendu, elles taisent pudiquement les courants d'airs, l'humidité, l'isolation inexistante, la poussière qui dégringole des plafonds, les murs biscornus, l'odeur de moisie, la télé des voisins qu'on entend mieux que la sienne, et les risques permanents d'incendie. Pour les serruriers de la police ces masures-là présentent quand même au moins un avantage : les portes capitulent toujours sans condition au premier coup de tournevis. Celle de Gouaziou n'avait pas fait exception. Kermarec fouillait le salon. Gomez passait la cuisine et la chambre au crible.




Un arc en fibre de carbone TD4 reposait sur deux crochets dans le couloir d'entrée. Agrippé à une vieille escopette, Géronimo trônait en poster au dessus d'un frigo poussif. Une photo de Emiliano Zapata sur un canasson surchargé était punaisée sur la porte des WC. Une affiche de Che Guevara photographié par Korda était également scotchée au dessus d'un petit bureau en faux bois. C'est elle qui a mis Kermarec sur la piste.
-Hé mon gars, tu sais que ce barbu en béret s'appelait aussi Ernesto ?
-Et comment que chuis au courant... Ma mère était folle de ce mec-là... Pourquoi tu crois que je me coltine un prénom aussi deb ?
-Dis donc, tu as vu, le scotch en bas... Il est décollé. Pareil pour les punaises sur la photo de la porte et le poster du peau rouge...
-Et alors ?
-Et alors, si je fouillais cet appart' à fond, moi aussi je décollerais les affiches pour vérifier que rien ne se dissimule derrière.

Ernesto Gomez défit immédiatement le lit, histoire d'en avoir le coeur net.
-Bien vu, señor. Le matelas a été ouvert aussi... Du boulot plutôt propre. Faut faire très attention pour le voir...
-Propre et vachement fignolé. Les mecs ont même dépoté les plantes vertes pour vérifier qu'il n'y avait rien dans la terre. Et si tu regardes les flèches dans son carquois, tu constateras que les encoches ont été desserties. Les types ont regardé à l'intérieur des tubes. Faut quand même en vouloir.
-Qu'est-ce qui te fais dire qu'ils étaient plusieurs ?
-Rien. Sauf que pour fouiller une surface pareille aussi méticuleusement, j'ai besoin d'au moins une journée. Et si tu regardes de près, tu verras que même les prises électriques ont été dévissées. Ils ont dû sondé les murs. Sacrément motivés ces gars-là.
-Il y a un autre truc qui me frappe. Il n'y a pas de téléphone. Et pourtant je vois deux prises.
Kermarec n'écoutait plus que d'une oreille. Il s'était déjà plongé dans les rayons de la bibliothèque. Car c'est souvent la façon la plus efficace de se faire une idée sur quelqu'un. Dis moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es. En l'occurrence, c'était limpide. Avant son passage de vie à trépas, l'occupant des lieux s'intéressait à l'Amérique latine, aux sioux et à l'informatique. Point final.

-Tu m'écoutes ?
-Pas de téléphone, ouais et alors ?
-Ben rien, mais c'est bizarre. Parce que moi tu vois, j'embarquerais plutôt le scope, la chaîne Hifi et des machins comme ça.
-Le voleur avait peut-être besoin d'un téléphone. Il y a un dossier facture dans un tiroir. Regarde dedans, tu trouveras p'têt quelque chose.

A en juger par les feuilles dactylographiées qui se promenaient dans tout l'appartement, Gouaziou devait être en fac d'histoire et préparer une thèse sur "La distribution foncière dans le Durango au temps du Porfirisme".
-Ernesto, le Durango, cela te dis quelque chose ?
-Ouais, c'est pas mal.
-Mais c'est quoi ?
-Une bande dessinée, un cowboy genre Blueberry en plus sanglant.
-Et le porfirisme ?
-Keseksa ?
-Rien, laisse tomber la neige.

C'est en continuant à farfouiller parmi ces papiers que Kermarec a trouvé ce qui devait servir de coupe-papier à la victime. Une lame à deux tranchants, très effilée et terminée par un anneau. On aurait dit une baïonnette. Il s'apprêtait à faire part de sa découverte, mais Gomez l'a devancé.
-Nom de dieu. j'avais raison. La facture d'un téléphone-répondeur. Un Matra dernier cri. Un truc à puce. Tu peux enregistrer plein de messages là-dessus. C'est pour cela que les mecs l'ont embarqué. Et attend, regarde : la facture d'un Macintosh Perfoma 5300 et d'un fax/modem de 28000 bauds. Je ne vois rien de tout ça ici. Même pas une disquette. Les gus se sont tirés avec pour voir ce qu'ils allaient trouvé sur son disque dur.



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