Chapitre 61



Depuis des plombes, Ernesto Gomez supportait en silence une torture de chaque instant. Car une furieuse envie de pisser lui tenaillait la vessie. Un épais bâillon empêchait l'espingouin de hurler. Et une dignité toute ibérique lui commandait de se retenir. La bedaine et les bras enchattertonnés contre un bidon de 267 litres, l’inspecteur le plus libidineux de toute la Bretagne avait perdu toute notion du temps et l’espoir de remettre un jour les pieds dans un bistrot.

Une éternité avait passé depuis le départ des cinglés. En décanillant, ils avaient plongé la cave dans le noir total. Lascaux sans les peintures rupestres. On entendait le va et vient d’une fratrie de rats qui gratouillaient de la matière plastique quelque part dans le schwartz. Leur barouf était parfois interrompu par un coup de gong métallique qui semblait tout droit sorti d’une usine sidérurgique.

A l’autre extrémité de la cave, Erwan Kermarec se contortionnait contre son bidon. Pendant la moitié de la nuit, il avait tenté de faire basculer le dit fût d’un coup de rein.
En désespoir de cause, comme un lombric, il déplaçait maintenant son carcan, centimètre par centimètre, à la recherche d’une paroi verticale.

Dehors, fallait être avoir beaucoup abusé des bonnes choses pour voir les étoiles. Car une épaisse moquette de nuages ombrageux tapissait le ciel charbonneux. Une pluie sournoise jouait des percussions sur le toit de l’usine. Une brume de Chinois cernait le dernier réverbère d’un halo cotonneux comme une photo de Davis Hamilton. Un vent venu des terres chariait une vague odeur de purin chimique. Les bourrasques étouffaient aussi le ronronnement des moteurs de trois camionnettes Bedford qui longeaient le canal en venant du nord.

Ces véhicules avaient dû méchamment s'égarer, car ils roulaient sur une berge interdite à la circulation. Un chemin improbable. Pas d'asphalte. Juste un peu de gravier entre deux nids de poules. Les Bedford roulaient au pas.
Les types qui conduisaient devaient être sacrément distraits. Car tous trois avaient oublié d'allumer leur phares. Ce qui n'était pas le cas des deux voitures qui arrivaient en sens opposé et s'appretaient à pénétrer dans la cour de l'usine.

Chaussé dans un brodequin Matterhorn graissé au suif, le pied gauche d'Erwan Kermarec venait de heurter un mur de béton. En utilisant sa jambe valide, l'inspecteur s'est arc-bouté contre la paroi. Un vacarme d'apocalypse a rempli l'air quand le bidon a basculé. Le visage du policier s'en est allé tailler un brin de conversation avec le sol en parpaing. Un chatouillis désagréable taquinait ses narines susceptibles. Un frêle ruisseau de sang dégoulinait le long des joues.

En position horizontale, le bidon devenait un tantinet plus manoeuvrable. L'inspecteur éprouvait maintenant l'impression de barrer un super tanker ballotté dans la nuit quelque part du côté de l'Aber Wrac'h. Le sol légèrement en pente impulsait la course du grand fût de métal qui roulait mollement dans le néant. Chaque rotation du cylindre, écrasait un peu plus ce qui pouvait rester du nez de Kermarec.
La course du bidon fut interrompue par un paquet d'armes alignées sur une bâche agricole. La main gauche de l'inspecteur se trouvait au contact d'un pièce métallique aussi glacée qu'une chambre froide dans un abattoir. En l'occurrence, il s'agissait d'une dague anglaise modèle Fairbank Sykes. Le genre d'instrument qui abrège les conversations inutiles.
Parfaitement graissée, la lame avait conservé toute sa jeunesse. Même en triple épaisseur, le chatterton ne pouvait que capituler. Kermarec cisaillaient ses derniers liens quand un faisceau de lumière a balayé l'obscurité.





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