Chapitre 62



F idèle à sa réputation, la dague Fairbank Sikes a traversé la pénombre sans dévier d'un minimètre. Le poignard a fusé en direction de la lumière. En fendant l'air, la pointe éfilée de la lame a provoqué un sifflement à peine perceptible et très vite étouffé par un bruit de caoutchouc mouillé lui-même suivi d'un cri sec.
Une douleur sans nom. Comme un goret qu'on égorge. Ou plutôt un phoque bastonné par un vendeur de fourure norvégien. Craignant pour leur propre peau, les rats du voisinage ont cessé de gratouiller. Ils sentaient que la mort s'invitait. Soixante kilo de viande humaine agonisaient quelque part dans le noir.

La lampe de poche était tombée au sol. Et son faisceau timide ne balayait plus que quelques centimètres de parpaing glauque. Une main s'est emparé de l'objet. Le rayon de lumière blanchâtre s'est soulevé de douze centimètres avant de retomber très brutalement.

Scotché à son bidon, Ernesto Gomez a distinctement perçu le craquement d'os qui a précédé le nouveau cri encore plus hystérique que le précédent. Contrairement au premier malheureux, le nouveau blessé parvenait encore à parler, ou plus exactement à hurler. Pourtant une demi-douzaine de dents déchaussées lui encombraient l'intérieur de sa bouche ensanglantée. Cette bouillie mal coagulée lui posait quelques problèmes d'articulation.

Aucune des deux voix n'étaient familières aux lourdes esgourdes de l'inspecteur Gomez. Ce qui semblait indiquer que son collègue jouait le rôle du prédateur. Au dire vrai, cela ne le surprenait guère. Il circulait beaucoup d'histoires sur le passé trouble d'Erwan Kermarec. Bizarrement, la plupart de ces rumeurs étaient colportées par des marins de commerce habitués des ports africains.

Les rats ne disposaient pas d'autant d'informations. Mais leur trouillomètre est monté à son maximum quand une rafale d'arme automatique a coupé la cave en deux. Trente éclairs ont balayé la pénombre à un mètre du sol. Quand le silence est retombé, une odeur âcre picottait les narines.
- Tu l'as eu ?
- Ch'ais pas.
- Ludo, t'es là ?

Recroquevillé dans un coin, le Ludo en question tentait de gérer son problème de dentition. Machinalement, il avait récupéré deux incisives qu'il avait glissé dans une poche en s'imaginant naïvement qu'un dentiste un peu plombier pourrait ressouder tout ça sans qu'il n'y paraisse. Plaqué au sol, Kermarec s'approchait du premier blessé. Non pas pour lui porter secours, mais pour récupérer son couteau planté dans tranchée artère. Apparemment, d'après le filet de respiration, l'homme vivait encore.
La lame s'était coincée dans une des cordes vocales sans parvenir à la sectionner. Tout en lui baillonant la bouche de la main gauche, Kermarec a agrippé le manche de la dague qu'il a promenée en tous sens dans la gorge du type. Le corps s'est raidi. Pour la deuxième fois de sa vie, l'inspecteur poignadait quelqu'un sans voir son visage. Il se souvenait d'une autre nuit, dans un égoût, en plein hiver. Le type en face portait tellement de vêtement que la lame ne pénétrait quasiment pas dans la chair.

Machinalement, le policier a entrepris une fouille du cadavre qui déjà refroidissait. C'est dans une poche de pantalon qu'il a trouvé son bonheur.





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