Chapitre 69
Marrant. Je t'es connu plus fierrot.
De Vacreni a préféré ne pas commenter. Il avait trouvé la force de retirer la lame qui lui perforait les entrailles. Ses deux frêles paluches posées sur son ventre semblaient indiquer un brusque problème d'aérophagie. A moins qu'il se fût agit d'une oclusion intestinale avec complication ulcéreuse. Perdu dans l'estimation des dégats, son regard de basset artésien plongeait dans ses chaussures. Comme s'il y avait urgence à refaire un lasset dénoué. On aurait dit une photo de Che Guevarra, après sa capture, dans un trou pourri en Bolivie.
Tout en réarmant son Welrod, l'inspecteur Kermarec s'est retourné vers son co-équipier.
- Bon. On tire à pile ou face ?
- Hein ? On tire quoi ?
- La corvée de bois.
- La quoi ?
- Tu m'as compris.
- Putain Erwan, déconne pas. Tu vois bien qu'il a sa dose.
- Ah ouais ? Je vais me gratter ! Cette crevure, c'est du parasite. Du nuisible.
- N'empêche que vous allez lui foutre la paix. Ludo, tire-toi !
Lola s'était emparé de la carabine De Lisle 11,43 qu'elle braquait en direction des deux policiers en voie de décomposition. Le petit rouquin à lunettes s'est sauvé en se tenant les boyaux.
- Erwan, jetez votre arme.
- Je ne comprends pas... Vous n'allez pas me dire que...
- Non. Ce n'est pas ce que vous croyez. Jetez votre pistolet.
- Je viens de sulfater une demi-douzaine de blaireaux. Vous ne croyez quand même pas que je vais canner devant une p'tite Loli Pop de bar tabac.
- Vous devenez vulgaire, Erwan. Je ne veux de mal à personne.
- Si vous tirez sur un flic, c'est trente plombes. Incompressible. Vous sortez juste à temps pour admirer vos premiers cheveux blancs.
- Je veux juste que vous laissiez Ludo.
- C'est lui qu'on voyait sur le polaroïd, n'est-ce pas ?
- Oui.
- C'est qui pour toi ? Pas ton Jules en tous cas. Il tire cinq piges à Fleury.
- Comment vous savez ça ?
- J'ai fouillé chez toi. J'ai trouvé ses lettres. C'est beau l'amour.
- Salaud.
- Tu te tarabusques des nabots pendant que ton mec marine en cabane. C'est pas non plus joli-joli…
- Vous êtes con. Ludo, c'est mon frère.
- Tu te fous de ma gueule ? Vous ne vous ressemblez pas vraiment comme des gouttes d'eau.
- Je sais. Il tient tout de son père. Sa couleur de cheveux. Son caractère de cochon.
- Et toi tu serais plutôt du côté de maman.
- Si on veux.
- Pourquoi ils t'ont sequestrée ?
- Les amis de Ludo avaient peur que je cafte. Surtout que…
- Surtout que quoi ?
Une nouvelle rafale est venue interrompre la séance de confession. La serveuse et les policiers se sont instinctivement recroquevillés les uns contre les autres. En quelques secondes, l'usine s'est transformée en zone de guerilla urbaine. Ca crachouillait de la batos à basse altitude. Les murs renvoyaient l'écho d'une bonne dizaine d'armes. On se serait cru à Omaha Beach un matin du juin 1944.
- C'est quoi ça ?
- 'cune idée. T'attendais du monde ?
- Nan. Mais il me reste des grenades.
- Attends un peu. Ils ne s'intéressent pas à nous. Ils s'expliquent entre gentlemen.
L'explication n'a duré que quelques minutes. Et le silence est revenu. Onze hommes trapus sont sortis de la nuit. Leur visage cuivrés laissaient transpirer une détermination peu courante sous nos latitudes. Le genre de bandoleros à pas provoquer. Surtout qu'ils portaient à l'épaule des pistolets mitrailleurs Carl Gustav PM 45 encore fumants.

Copyright © 1996 Association BUG
et DF Verlag
Cette page a été
réalisée par Oscar G