Chapitre 71



Pendant plusieurs semaines, les journaux se sont délectés. Un beau petit fait divers sanglant à souhait. Comme d'habitude, Patrick d'Arcy s'est fendu d'un commentaire déplorant " le manque de discernement de la police dans une affaire qui reste confuse, pour ne pas dire trouble. Car enfin, comment expliquer une pareille tuerie ? L'intervention policière s'est soldée par douze morts. Pour l'essentiel des étudiants jusqu'alors sans histoire. Du côté des enquêteurs, c'est le silence radio depuis le communiqué officiel. Selon cette version qu'on a peine à croire, les trois inspecteurs sont tombés dans une véritable souricière. L'un d'entre eux ayant d'ailleurs été très gravement blessé. Cela dit, nous avons appris que l'IGPN, la fameuse police des polices, avait bien ouvert une enquête interne. Ce qui pourrait accréditer la thèse de la bavure. Il faut savoir que les inspecteurs Ernesto Gomez et Erwan Kermarec ne sont pas des inconnus." Le journaliste semblait encore ignorer la mutation du commissaire principal Zbigniew Zckiezsljuzcsky qui bouclait ses valises pour Tourcoing à moins que ce ne fût Roubaix.

Avachis au comptoir des Tontons Flingueurs, un escogriffe couvert de cicatrices finissait un porto Primeira tandis que son voisin éclusait un cinquième lait de tigre. Au fond, derrière la fumée de cigarettes, six musiciens éméchés assassinaient un vieux standard des Rolling Stones.

- Il y a un ou deux trucs que je ne pige pas dans cette histoire.
- Normal. T'as pas la répute d'être un champion de la cogite.
- Je suis peut-être moins subtil que ta pomme. Mais au moins j'ai une tronche présentable. Toi, t'es carrément Frankensteinesque. Faudrait prévenir ta vieille mère : ça va lui faire un choc...
- Waf waf ! Tu as vu qui arrive ?

P'tit Steff venait de franchir la porte du bar, accompagné de sa Nina Hagen habituelle. Apparemment, il pleuvait toujours dehors. L'inspecteur Gomez s'en est allé saluer Jacob Delafond.

- Hé… votre copain a la frousse ou je pue le pâté ?
- Un pâté au canabis je dirais…
- Ouais, possible. Alors, m'sieur l'inspecteur, ça va comme vous voulez ?
- Abrège tes salamalecs et dégage ta greluche. Faut que je te cause.
La grande blonde aux lèvres noires s'en est allée se commander un jus de kiwi.
- Bon, kek'y'a ?
- Il y a que c'est pas beau d'abîmer les carrioles des honnêtes gens.
- Je ne vois pas de quoi…
- Mais si, p'tit blaireau. Tu vois très bien. Alors percute. J'ai un marché à te proposer. Je ferme les yeux là-dessus. Mais tu me rends un service.

- Faut voir.
- Tout vu.

L'inspecteur a agrippé le chanteur du Fucking Hardside Quartet pour lui glisser quelque chose au creux de l'esgourde. Le jeune homme s'est éclipsé peu après en compagnie de la grande blonde. En sortant des toilettes, l'inspecteur Gomez portait sur son visage un infini sentiment de béatitude qui le disputait à une niaise hilarité consécutive à l'abus d'alcool.

- Ernesto, tu me prends pour un cabron ?
- Un cabron ? Non, pourquoi ?
- C'est quoi l'histoire avec la fille ?
- Quelle fille ?
- La punkette. Quand elle t'as vu, elle a piqué un phare de coquelicot et toi tu t'es replié dans les gogues. Ne me dis pas que tu l'as…
- Bon admettons. C'est ma vie privée. OK ?

L'inspecteur Kermarec n'a rien répondu, préférant se commander un nouveau verre de porto. Comme tous les soirs, son regard s'est perdu dans le bleu d'une carte postale expédiée d'Acapulco.





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