Chapitre 8
Gomez beurrait sa quatorzième
biscotte Heudebert quand le téléphone a sonné.
-Mmwais ?
-C'est moi. J'ai passé la nuit sur place.
-Si tu crois qu'on va te payer des heures sup' tu te mets le...
-Ecoute, Gouaziou avait une nana sur Paris. Je vais essayer de la
retrouver. Ce mec-là était encore en fac. Apparemment, il
préparait un DEA sur l'Amérique Latine. Tu pourrais aller
faire un tour sur le campus et causer avec ses profs, ses copains... Je
voudrais savoir dans quels genres d'entourloupettes il s'était
fourré.
-Des histoires de dope à tous les coups. Je te parie un
déjeuner chez Choin.
-Hier, j'aurais tenu. Mais tu as peut-être raison. Devine où
sa copine a passé le week end ?
-Pas Amsterdam tout de même ?
-Tout juste. Je peux te demander un truc ?
-Ouais...
-Faudrait que tu ailles chez les parents du gars leur annoncer la nouvelle
et poser les petites questions qui vont bien.
-T'es pas de la gueule toi...
-Moi je m'occupe déjà de la fille.
-Ouais, ben bonne bourre !
C'est seulement en quittant l'appartement de la place Sainte-Anne, que
Kermarec a pensé à regarder dans la boîte aux lettres.
Parmi les quarante-douze milles prospectus publicitaires, se trouvait une
lettre expédiée la veille de la poste centrale. A
l'intérieur une feuille de papier sur laquelle était
dessinée une sorte de serpent tirant la langue au-dessus d'un
soleil. Rien d'autre. On aurait dit un message cabalistique, un signe de
gitan comme on en voit sur certaines routes. En regardant machinalement les
autres boîtes aux lettres, Kermarec s'est aperçu qu'un des
occupants de l'immeuble s'appelait aussi Gomez.

Quand il a pénétré dans le grand hall de
l'université, l'inspecteur Ernesto Gomez, pour la
cinquante-millième fois de sa vie, s'est mis à regretter ses
études interrompues. La fac grouillait de frêles
étudiantes fraîchement débarquées des patelins
les plus reculés du Finistère et des Côtes-d'Armor. Un
terrain de chasse idéal pour le dragueur
invétéré qu'il était resté malgré
sa calvitie, sa bedaine naissante et surtout la rondelle de ferraille
qu'une donzelle plus maligne que les autres lui avait passé autour
du doigt un samedi après midi, un jour de mai, dans une petite
chapelle, au fond du port de Camaret.
Le policier s'est présenté au secrétariat du
département "Amérique Latine". Derrière un bureau
aussi encombré que le périphérique parisien, une
blondasse alourdie par cinq kilos de colliers probablement achetés
dans le grand bazar d'Istambul, téléphonait à une
grande copine pour lui raconter son week-end à Belle-Ile avec
Bernard. Après cinq bonnes minutes de bavardages du même
tonneau, la Pénélope tombée d'une page du Figaro a
daigné lui consacrer quelques secondes d'attention, éloignant
le combiné pour lâcher un "oui, c'est pour quoi ?" qui
semblait vouloir dire : "tu me déranges alors grouille-toi que je
puisse continuer mes commérages avec ma grande copine".
-Conversation privée sans aucun caractère d'urgence durant
les heures de travail et au frais de l'université...
La blonde l'a fusillé du regard. En temps normal, elle l'aurait
envoyé paître en montant sur ses grands chevaux comme elle
savait si bien le faire avec les étudiants. Mais là, quelque
chose dans le regard sombre du visiteur lui disait que ce n'était
pas un simple goujat. Son visage de grand séducteur laissait perler
des ondes de méchanceté trop longtemps contenue. La
poupée Barbie a donc opté pour la stratégie du laquais
chinois : un grand sourire plein d'obséquiosité et une petite
pirouette vaguement humoristique.
-Vous savez, au départ j'avais été recrutée
comme standardiste, pas comme secrétaire...
-Mmmm. Je voudrais voir le big boss du département Amérique
Latine.
-Georges Casanova ? Vous avez de la chance, il vient juste de rentrer.
Porte 318.

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